¿calumnias?: dosier de Le Monde sobre el supuesto (o no) nazismo de Heidegger


Qu’appelle-t-on calomnier Heidegger ?
Martin Heidegger, montagne Sainte-Victoire, septembre 1968
Quelques textes pour répondre à la diffamation
au Monde
Dans son article du 25 mars 2005 intitulé “Les crimes d’idées de Schmitt et de Heidegger”, M. Droit fait une recension élogieuse d’un livre d’Emmanuel Faye accusant Heidegger d’avoir « introduit le nazisme dans la philosophie ». Vers la fin de son article, il laisse entendre de la manière la plus explicite que Heidegger est directement responsable de l’extermination des Juifs. « Au bout du chemin, écrit-il, la mort de l’ennemi est la même » – et d’enchaîner par cette merveille d’ambiguïté sophistique : « Une fois les ennemis inventés par le Reich déportés, gazés et brûlés, Heidegger s’est tu. » Mais comment le Reich a-t-il fait pour inventer ses ennemis ? Semblant comme répondre à cette question, un assez long extrait d’un cours de Heidegger (tiré du livre de M. Faye) est cité par Le Monde dans un encadré au bas de la page ; il y est question de « l’exigence radicale de trouver l’ennemi » et « d’initier l’attaque (…) en vue de l’anéantissement total ». CQFD : en principe, à la lecture de cette page, le lecteur non avisé ou prévenu comprend immédiatement que Heidegger est le véritable idéologue du régime nazi et au fond l’inspirateur de la « solution finale ». Qui sait même si, en achetant le livre de M. Faye, on n’apprendrait pas en plus que ce cours qui nous parle de l’ennemi et du combat n’est pas tout bonnement un commentaire du Mein Kampf de Hitler… ? Beau suspense commercial !
Mais vous prenez vraiment les gens pour des imbéciles ! Ce cours (sur la vérité) de 1933-34 n’est absolument pas inédit : il se trouve dans ma bibliothèque depuis quatre ans – et si on l’ouvre, on s’aperçoit que le passage cité sur l’ennemi et le combat est extrait en réalité d’un commentaire… d’un fragment d’Héraclite, le célèbre fragment DK 53, qui dit que « Polémos est le père de tout ce qui est… » – et la thèse générale du chapitre est que Polémos, le combat, est, pour les Grecs, le foyer essentiel de tout ce qui est, bien au-delà de tout comportement humain.
Rien n’empêche un habile idéologue, pourrait-on me rétorquer, de prendre prétexte de la pensée de Héraclite pour soutenir le « combat » de Hitler. Mais là nous passons du domaine de la certitude indiscutable d’un fait (ce que laisse suggérer le montage du Monde) à celui de la justesse toujours discutable d’une interprétation.
L’absence ici de tout contexte, de la moindre mise en perspective, nous permet de comprendre la différence entre un journalisme critique d’information et un journalisme idéologique qui sombre ici au fond de l’ignoble. La manière dont vous présentez cette citation est en réalité un de ces trucages, autrement dit un de ces « crimes d’idées » dont vous croyez être les pourfendeurs. Si vous aviez eu l’honnêteté d’indiquer le contexte de cette citation, le lecteur aurait pu par exemple se poser la question suivante : et si faire cours en 1933-34 sur le polémos (Kampf, combat) au sens d’Héraclite n’était pas au contraire une manière pour Heidegger d’offrir à ses étudiants un contrepoids extraordinaire à l’autre Combat inspiré par le livre officiel du régime ? Autrement dit un acte de résistance ? C’est là une question, on l’aura compris, que M. Droit a appris depuis longtemps à « combattre » de la plus ignoble des manières.
 Mais je me tourne ici plus particulièrement vers le Médiateur du Journal. J’ose imaginer que dans votre journal, le journaliste chargé d’une rubrique aime, d’une manière ou d’une autre, ce dont il est question dans sa rubrique ; pour ne citer que vos plumes les plus connues, on n’imagine pas M. Vernet détestant les questions diplomatiques internationales, M. Kéchichian ingurgitant de force la poésie mystique ou M. Marmande traîné de force par son rédacteur en chef à la corrida. Ne serait-il pas temps quand même de faire œuvre humaine et de retirer à M. Droit la charge manifestement pour lui dégoûtante de s’occuper des livres de Heidegger depuis plus de 20 ans ? Soit Heidegger est un véritablement un philosophe nazi – et en ce cas le Monde, avec toute sa puissance de plus grand journal d’opinion français, s’honorerait, pour clore le procès qu’il lui fait depuis toujours, de lancer et de soutenir une pétition nationale pour qu’on réglât définitivement le cas Heidegger – par exemple en l’éjectant de la liste des auteurs officiels du programme de Terminale. Et l’on pourrait ainsi enlever à M. Droit la charge écrasante de faire semblant de lire les ouvrages de Heidegger. Soit Heidegger est le grand penseur de notre temps que d’aucuns aiment à croire, et en ce cas ne croyez-vous pas qu’il serait plus « déontologique » (si ce mot a encore du sens dans votre journal) de donner ses livres à un journaliste ou à un chroniqueur qui y entende quelque chose, et pourquoi pas l’aime un peu ? M. Droit aurait ainsi le temps de multiplier les grandes expériences philosophiques du quotidien qu’il nous a relatées dans son livre fameux, comme celle de se regarder pisser ou de réciter à l’envers la liste des courses (je ne sais plus trop au juste, mais c’était passionnant et cela pourrait donner lieu à une chronique hebdomadaire dans votre supplément payant du week-end).
Je me doute, M. le Médiateur, de ce que vous pourriez me répondre à propos de cette ignominie du 25 mars 2005. En face du grand article de M. Droit et au-dessus d’un second article du même se trouvaient une enquête de M. Birnbaum et un entretien mené par M. Kéchichian avec Marc de Launay, dans l’ensemble plutôt favorables à Heidegger. Mais voilà, ils n’étaient pas à armes égales : que vaut l’opinion d’inconnus devant l’ignoble bricolage construit à la page d’en face ? Que valent les généralités auxquelles se livrent les gens que vous interrogez à propos d’un livre qu’ils n’ont pas encore lu (et pour cause, puisqu’il n’est pas encore paru) ?
 
Philippe Arjakovsky
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Hadrien France-Lanord
Heidegger: res loquitur ipsa
 
Rouen, le 27 mars 2005
 À monsieur Franck Nouchi, rédacteur en chef du Monde des livres
 Monsieur, 
Pour son bref article paru dans Le Monde des livres daté du 25 mars 2005, monsieur Jean Birnbaum m’a fait l’amabilité de me demander mon avis au sujet de la polémique autour de « Heidegger et le nazisme ». J’ai été très honoré par cette attention et lui en suis reconnaissant, ainsi qu’à votre journal. J’ai été en revanche très surpris par la place accordée aux propos – pour l’essentiel honteusement diffamatoires – de monsieur Roger-Pol Droit dont il n’est pas nécessaire de rappeler qu’il ignore tout du sujet dont il prétend parler. L’œuvre de Martin Heidegger comprend à ce jour environ 65 volumes parus en allemand ; encore une quarantaine sont à paraître – au total, à peine trente sont traduits en français. À peu près chaque ligne de monsieur Droit révèle un peu plus son ignorance – fielleuse, de surcroît – en la matière.
Mais au-delà de cette ignorance, est à l’œuvre dans ses lignes un procédé beaucoup plus grave, qui n’est autre que la négation pure et simple de faits historiques.
Je m’étonne qu’un quotidien français de l’importance du Monde puisse confier des articles à des journalistes ne sachant rien de ce dont ils ont à parler ; mais je suis absolument indigné par les mensonges que ce quotidien perpétue à travers la plume de monsieur Droit. C’est pour ne pas laisser cours à de tels mensonges qu’il m’a paru nécessaire de rédiger la petite note rectificative que je me permets de vous adresser avec cette lettre. (Il ne serait pas du tout incongru que Le Monde des livres procède à une rectification en rendant publique cette note dans son intégralité uniquement.)
 
Je vous prie, Monsieur, de recevoir l’expression de ma plus attentive considération,
***
 
Heidegger : Res loquitur ipsa
À propos d’un raisonnement sophistique
de monsieur Roger-Pol Droit
« Le national-socialisme est un principe barbare[1]. »
Martin Heidegger, 1934
 
 
Depuis des années monsieur Roger-Pol Droit lutte infatigablement pour que le nom de « Heidegger » soit, comme par réflexe conditionné, associé à l’épithète « nazi ». Mais cette association abusive qui a de plus en plus nettement l’allure d’un véritable tour de force, a un prix : la négation de la logique la plus élémentaire. Un exemple suffira : le second paragraphe du court article intitulé « Heidegger et le nazisme : une longue affaire » paru dans Le Monde des livres du 25 mars 2005. Voici les deux premières phrases du texte : « Personne n’a d’ailleurs douté sérieusement, dans l’Allemagne des années 1930 et 1940, des sentiments pronazis du professeur Heidegger – ni ses proches, ni ses étudiants, ni le pouvoir hitlérien qui multiplie les rapports globalement élogieux sur sa fiabilité politique. Le témoignage du philosophe Karl Löwith le confirme. »
Commençant par « personne », la phrase se veut être une proposition qu’on nomme, en logique, de quantité universelle ; elle implique que tout le monde, dans l’Allemagne des années 1930-40, se ralliait universellement à ce sentiment. Autrement dit : il suffit d’une personne qui doute pour que la proposition soit fausse. Or pour donner du poids à cette affirmation universelle qui prétend valoir comme preuve des convictions nazies de Heidegger, monsieur Roger-Pol Droit n’évoque guère qu’un individu, Karl Löwith qui ne fut par ailleurs justement pas témoin de la période en question parce qu’il quitta l’Allemagne entre 1934 et 1952. Ce que monsieur Roger-Pol Droit nomme son « témoignage » est en fait plutôt le règlement d’un différend personnel avec son ancien maître – règlement dont le procédé est loin de convaincre tout le monde, en particulier pas Hannah Arendt (cf. lettre à Heinrich Blücher du 13 juin 1952). L’essentiel, cependant, est surtout que monsieur Roger-Pol Droit ignore volontairement tous les véritables témoignages à propos du seul professeur de l’université de Fribourg qui ne commençait pas ses cours par le salut nazi. Voyons quelques courts extraits, pris parmi de nombreux autres de même nature.
· Celui de Walter Biemel (Cahier de l’Herne Martin Heidegger, 1983), élève de 1942 à 1944, puis proche du penseur, qui raconte une après-midi chez Heidegger au cours de ces années « Pour la première fois, il me fut donné d’entendre de la bouche d’un professeur d’université, une violente critique contre le régime qu’il qualifiait de criminel. » Puis : « Il n’y a pas un cours, un séminaire où j’ai entendu une critique aussi claire du Nazisme qu’auprès de Heidegger. Il était d’ailleurs le seul professeur qui ne commençât pas son cours par le Heil’Hitler réglementaire. À plus forte raison, dans les conversations privées, il faisait une si dure critique des nazis que je me rendais compte à quel point il était lucide sur son erreur de 1933 » (cité par Jean-Michel Palmier, Les écrits politiques de Martin Heidegger, Paris, éditions de l’Herne, 1968).
· Celui de Sigfried Bröse qui a assisté à tous les cours de Heidegger du printemps 1934 à l’automne 1944, et qui fut lui-même destitué de ses fonctions (sous-préfet) par les Nationaux-socialistes à leur arrivée au pouvoir en 1933 : « Les cours de Heidegger étaient fréquentés non seulement par des étudiants, mais aussi par des gens exerçant depuis longtemps déjà une profession, ou même par des retraités ; chaque fois que j’ai eu l’occasion de parler avec ces gens, ce qui revenait sans cesse, c’était l’admiration pour le courage avec lequel Heidegger, du haut de sa position philosophique et dans la rigueur de sa démarche, attaquait le national-socialisme. Je sais également que les cours de Heidegger, précisément pour cette raison – sa rupture ouverte n’était pas demeurée ignorée des nazis – étaient surveillés politiquement. » (lettre du 14/01/1946 au recteur de l’université de Fribourg. Le texte entier est accessible en traduction française dans l’ouvrage de François Fédier, Heidegger : Anatomie d’un scandale, Paris, Robert Laffont, 1988.)
· Celui de Hermine Rohner, étudiante de 1940 à 1943, qui écrit à propos du penseur : « Lui ne craignait pas, fût-ce dans ses cours aux étudiants de toutes les facultés (où le nombre des auditeurs était tel qu’on ne pouvait pas compter qu’ils fussent tous “ses” élèves), de critiquer le national-socialisme d’une manière si ouverte et avec le tranchant si caractéristique qu’offre sa manière de choisir en toute concision ses termes, qu’il m’arrivait d’en être effrayée au point de rentrer la tête dans les épaules (…) En tout cas, la manière courageuse dont Heidegger s’est singularisé pendant les dernières années du IIIe Reich doit assurément compter dans la balance, car elle pèse lourd, bien plus lourd que ne peuvent se le représenter des auteurs nés après la guerre. » (Publié dans la Badische Zeitung du 13/08/1986 et dans son intégralité en français dans Heidegger : Anatomie d’un scandale.)
· Celui de Georg Picht, élève à partir de 1940, qui raconte l’histoire suivante : « Je ne fus pas surpris lorsqu’un jeune homme vint me trouver et me dit : “Ne m’interrogez pas sur mes sources d’information. Vous mettez votre personne en grand danger si on vous voit aussi souvent avec M. le Professeur Heidegger.” » (Erinnerung an Martin Heidegger, Pfullingen, Neske, 1977.)
 Voyons à présent comment les nazis eux-mêmes parlaient de Heidegger. Dans la biographie pourtant si peu favorable qu’il a consacrée au penseur, Hugo Ott a publié quelques extraits d’une violence inouïe. Ernst Krieck, proche de Rosenberg et membre de la Allgemeine SS depuis 1934, a organisé dès 1934 dans son journal nazi Volk im Werden une véritable cabale contre la pensée de Heidegger considérée comme « un ferment de décomposition et de désagrégation pour le peuple allemand ». Les ouvrages du penseur disparaîtront lentement de la vente publique au fil des années sous le IIIe Reich. Dans la revue des Jeunesses hitlériennes Wille und Macht, Heidegger était également l’objet de critiques acerbes, en particulier à propos de son ignorance quant la vraie « spécificité de Hölderlin » que la jeunesse allemande connaissait mieux que lui ! Au moment de la « levée en masse », enfin, à l’automne 1944, les nazis cherchant de la main-d’œuvre ont fait établir par les autorités universitaires des listes de professeurs selon qu’ils étaient plus ou moins nécessaires au régime. Heidegger figure dans le haut de la liste comme « le moins indispensable » ; malgré son âge et ses deux fils déjà réquisitionnés sur le front russe, il fait partie des quelques professeurs contraints d’interrompre leur enseignement.
Retenons pour finir un bref passage du rapport de plusieurs pages, à l’attention de l’office Rosenberg, du Docteur Erich Jaensch, psychologue national-socialiste (16 février 1934) : « Sa manière de penser (…) est exactement la même que celle de la chicanerie talmudique, de sinistre réputation, laquelle a toujours été ressentie par l’esprit allemand (…) comme lui étant particulièrement étrangère. (…) La philosophie de Heidegger va même encore beaucoup plus loin dans le sens de la vacuité, de la confusion, de l’obscurité talmudique, que les productions du même genre d’origine authentiquement juive. (…) Ce mode de penser talmudique, propre à l’esprit juif, est aussi la raison pour laquelle Heidegger a toujours exercé et continue d’exercer la plus grande force d’attraction sur les Juifs et les demi-Juifs » (traduction de Gérard Guest citée dans l’ouvrage de Marcel Conche, Heidegger par gros temps, 2004). Erich Jaensch reproche en outre à Heidegger d’avoir habilité le « demi-Juif » du nom de… Karl Löwith ; le psychologue nazi s’opposait ainsi fermement à ce que puisse être nommé à l’Académie prussienne des professeurs « un homme à propos de qui on se demande, chez des hommes très raisonnables, avisés et fidèles au nouveau régime, si, dans la zone limite entre la santé et la maladie mentales, il relève encore de l’une ou déjà de l’autre. »
« Globalement », comme dit monsieur Roger-Pol Droit décidément très désinvolte, les rapports qui ont été retrouvés des dirigeants nazis ne semblent pas si élogieux à l’endroit du penseur qui a demandé sa démission du Rectorat après dix mois de fonctions.
 On l’aura compris : la première proposition de monsieur Roger Pol-Droit est tout sauf universelle ; il existe bel et bien d’innombrables personnes qui ont témoigné des convictions et des déclarations publiques résolument non-nazies de Martin Heidegger dès 1934. Quant au “raisonnement” de monsieur Roger-Pol Droit, il apparaît en conséquence comme étant ce qu’Aristote nomme un simple raisonnement dialectique, c’est-à-dire sophistique, qui consiste à énoncer une conclusion prétendument universelle à partir de prémisses qui ne sont que particulières – c’est ainsi, par exemple, qu’on peut observer certains discours passer de “dans telle cité quelques jeunes d’origine maghrébine ont volé une mobylette” à : “dans les cités tous les arabes sont des voleurs”. La manipulation a une efficacité doublement nuisible : elle universalise le cas de quelques jeunes d’origine maghrébine et ne dit rien des autres voleurs qui ne sont pas maghrébins. Ce n’est pas autrement que fonctionne toute propagande. Dans la première partie du paragraphe de monsieur Roger-Pol Droit, c’est exactement ce procédé de manipulation sophistique qui est à l’œuvre contre Heidegger.
Reste la dernière phrase du paragraphe en question : « Les autorités alliées ne semblent pas non plus avoir de doute, qui suspendent d’enseignement l’auteur d’Être et temps » qui simplifie jusqu’à la falsification la vérité historique. En effet, rien n’a causé plus d’hésitations en 1945 que la suspension du professeur Heidegger.
C’est d’abord une Commission d’épuration politique constituée à l’intérieur de l’université et représentant le gouvernement militaire français qui a jugé le « cas Heidegger ». Le rapport de septembre 1945 (publié en intégralité par Hugo Ott dans sa biographie, p. 329-332) notifie que « depuis 1934, il ne peut plus être qualifié de “nazi” et il n’y a aucun risque qu’il favorise jamais à nouveau l’essor d’idées nazies. Nous déplorerions comme une lourde perte que notre université dût se séparer définitivement, au nom de son passé politique, de ce célèbre spécialiste des sciences humaines… » La commission, tenant compte des « fourvoiements politiques » propose une mise à la retraite anticipée de Heidegger en qualité d’émérite, c’est-à-dire lui autorisant expressément de poursuivre son enseignement. Ainsi, dès octobre 1945, Heidegger figurait en seconde place sur une liste de nomination en vue d’un poste à Tübingen. Mais un des membres de cette Commission n’est pas satisfait par la décision finale. Il s’agit d’Adolf Lampe, adversaire de Heidegger depuis 1933, qui, pour des raisons autres que strictement objectives, va obtenir avec l’appui de quelques personnes au sein de l’université une révision de cette première décision. La nouvelle sentence sera rendue le 19 janvier 1946, non plus par la Commission d’épuration, mais par le gouvernement militaire français via le sénat de l’université de Fribourg : Heidegger est suspendu de ses fonctions et sa pension de retraite diminuée avant d’être supprimée. C’est cette seconde décision qui a été mise en application, jusqu’à sa révision en 1949, date à laquelle Heidegger est réhabilité et à nouveau autorisé d’enseignement (ses cours reprendront en 1951). Karl Jaspers dont la probité n’est pas à prouver a joué un rôle dans cette réhabilitation, notamment par sa lettre du 5 juin 1949 au Recteur de l’université de Fribourg, dans laquelle nous lisons à propos de Heidegger : « (…) Il n’est personne en Allemagne qui lui soit supérieur. (…) C’est pour l’Europe et pour l’Allemagne un devoir qui découle de la reconnaissance de qualités et de possibilités intellectuelles que de veiller à ce qu’un homme comme Heidegger puisse travailler en paix, poursuivre son œuvre et la publier. (…) L’université allemande, selon moi, ne peut plus laisser Heidegger à l’écart. »
 Accuser de nazisme une personne n’est pas une accusation comme une autre. Plus encore que toute autre, elle ne souffre aucune approximation et doit, pour avoir la moindre portée, reposer sur autre chose que sur une logique fanatique, c’est-à-dire proprement irrationnelle : allant contre les exigences de la raison. Malheureusement, aussi longtemps que de faux raisonnements seront ainsi propagés dans le seul but de réalimenter une polémique qui sent de plus en plus le réchauffé, la question du sens de l’engagement de Martin Heidegger entre 1933 et 1934 ne pourra pas être posée.
 PS : Nous ne saurions trop recommander à tous les amateurs de logique vraie, c’est-à-dire effectivement démonstrative, l’étude des Seconds analytiques d’Aristote.
  
Hadrien France-Lanord,
le 25 mars 2005
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[1] La phrase figure dans l’un des Schwarze Hefte à paraître dans l’Édition intégrale. Elle est citée par Hartmut Tietjen dans la présentation des disques cd de Heidegger.

Henri Crétella
    La nouvelle inquisition
L’article de Roger-Pol Droit : « Les crimes d’idées de Schmitt et de Heidegger », paru dans Le Monde des Livres du 25 mars, renouvelle jusqu’à la caricature la manière de procéder caractéristique de « la police de la pensée » qu’Orwell décrit dans son « anti-utopique » roman : 1984. Le titre de l’article déjà ne peut manquer, quasi littéralement, d’évoquer ce qui dans le roman est ironiquement  appelé « le crime de penser » ; lequel crime – faut-il le rappeler ?  s’y trouve défini comme le « crime essentiel » : il est en effet celui qui, sous un régime totalitaire, « contient tous les autres » crimes en lui. À cet égard, en particulier, Roger-Pol Droit a dépassé l’inconscient modèle que constitue pour lui l’imaginaire ‘Oceania’ d’Orwell. Car en celle-ci, la persécution de la pensée n’allait pas jusqu’à lui imputer le crime contre l’humanité. Alors que c’est précisément devant cette imputation-là, celle donc de la Shoah ! que ne recule pas Roger-Pol Droit. — Mais ce que l’on est tenté, au premier abord, de considérer comme le simple délire d’un journaliste mal inspiré, est, en réalité, un phénomène d’une tout autre portée. À savoir, l’expression de ce type nouveau, « moderne », d’inquisition, lequel a supplanté le genre de police de la pensée qui l’a religieusement précédé.
Encore faut-il ne pas s’y tromper, supplanter ne signifie pas éliminer. Les deux sortes d’inquisition l’ancienne et la nouvelle peuvent même fort bien collaborer. La preuve en est, justement, les trois plus récents développements de la désormais sexagénaire « affaire Heidegger ». Ceux-ci ont été, il y a un peu plus d’une vingtaine d’années, paroissialement initiés par le militant catholique allemand Hugo Ott. Outrancièrement exploités par Victor Farias fin des années quatre-vingts, ils ont, depuis, « œcuméniquement » rencontré grâce à lui une audience internationale inespérée. Et les voici, aujourd’hui, faussement réfléchis par Emmanuel Faye. Ce que démontre en effet, involontairement, le compte-rendu de Roger-Pol Droit, c’est combien peu fiable doit être le réquisitoire auquel il s’en remet. Car la présentation qui en est faite, et la citation de Heidegger qui en est donnée, font apparaître  deux confusions dont la grossièreté suffirait, si elles étaient confirmées, à discréditer l’ouvrage entier. Commençons par l’extrait cité du cours de Heidegger lors du semestre d’hiver 1933-34 : la traduction qui en est imprimée en caractères gras a fonction de preuve. Elle attesterait qu’il y aurait bien identité de crime de pensée entre Schmitt et Heidegger : ce dernier n’y utilise-t-il pas le terme spécifiquement schmittien d’ennemi et ne parle-t-il pas d’anéantir celui-ci ? — Or, si l’on se reporte au cours de Heidegger ainsi incriminé, l’on s’aperçoit qu’il s’y agit, non d’ennemis humains et de l’exterminatrice nécessité d’en finir avec ceux-ci, mais de l’interprétation d’un célèbre fragment d’Héraclite consacré au « combat », dans lequel celui-ci apparaît opposer, non des hommes, mais des puissances — lesquelles ne sont irréductiblement « ennemies » que parce qu’elles sont également nécessaires à l’historique déploiement de la vie. Car il n’y a de vie qu’à la condition que s’affrontent historiquement et que s’affirment mutuellement  forces de conservation et forces de renouvellement. Rien de fanatiquement criminel donc, dans cet extrait tronqué du cours de Heidegger, mais une interprétation parfaitement équilibrée de cet héraclitéen « combat » dont il  nous est démontré qu’il faut historiquement le situer par delà la guerre et la paix.
La preuve ainsi invalidée, l’accusation qu’elle prétend fonder se trouve par  là même ramenée à sa confuse démesure. Elle tendait, en effet, à démontrer que sous le terme d’ « asiatique », l’ « aryen » Heidegger aurait identifié l’ennemi juif à devoir exterminer. Or, ce que Heidegger entend par asiatique n’a rien à voir avec ce fantasme persécutoire. Le terme d’asiatique, ou celui d’oriental, définit chez lui la puissance d’origine et de renouvellement, à laquelle est subordonnée la puissance d’adaptation et de conservation qui, elle, définit l’Occident. De sorte que, s’il y avait une hiérarchie à établir, celle-ci ne serait pas celle qu’on croit : les tard venus que sont les occidentaux devraient observer le droit d’aînesse qui revient légitimement à ceux qui les ont précédé dans l’ordre civilisé. Dans la mesure par conséquent où le Juif symboliserait l’Orient, et l’Allemand l’Occident, ce serait donc à ce dernier de recevoir, selon Heidegger, la loi du premier. Ce qui, du reste, s’est déjà historiquement vérifié à travers la Chrétienté.
 Or cela précisément pourrait plus justement se renouveler si le cours actuel de la mondialisation se trouvait inversé. Au lieu d’être, de manière conservatoire, ordonné à une fin occidentale de l’histoire, le cours de celle-ci se trouverait orienté dans la salutaire direction de sa régénération. Telle apparaît, ainsi, la perspective à laquelle voudrait nous soustraire l’inquisition nouvelle qui régit ce qu’on appelle : « l’affaire Heidegger ».
  Puisse Le Monde – entre ces deux voies – faire le bon choix !
 
Lundi 28 mars 2005
Henri  Crétella
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***
Heidegger : l’inédit et l’inouï
Rarement la nécessité d’aimer ses ennemis n’aura été a contrario mieux illustrée que par le Heidegger qu’Emmanuel Faye vient de publier. Qu’a souhaité l’auteur en effet, et que va-t-il récolter ? Son intention fut d’écarter de Heidegger le plus grand nombre de lecteurs possible et ce qu’il devra constater sera, d’une part le regain d’intérêt de ceux qui déjà le connaissaient et, d’autre part l’arrivée de lecteurs nouveaux sur son « chemin de pensée ». Car telle est la loi qui veut que celui que la colère emporte soit justement châtié par son propre excès. La volonté de censure à l’encontre de Heidegger va donc, une fois de plus, heureusement contribuer à la réception de sa pensée. Le phénomène s’est, effectivement, déjà produit trois fois : la première, au lendemain de la victoire alliée de 1945, et les deux suivantes, à vingt et quarante ans de distance. Ce que, dès 1945, l’on a appelé « l’affaire Heidegger » apparaît ainsi devoir se rejouer tous les vingt ans. Rien n’était donc moins imprévisible que la « quatrième instance » qui vient de s’ouvrir  de cet inquisitorial procès dont, sous le nom de Heidegger , la pensée fait l’objet. Toutefois, même  si l’on avait pu déjà observer, lors des deux précédentes instances, que le niveau d’accusation s’abaissait chaque fois d’un cran, il était difficile d’imaginer jusqu’où Emmanuel Faye allait le faire descendre. Ou, plutôt, le faire sombrer.
 Qu’on en juge. La logique de son propos le conduit, p. 243, à formuler une « hypothèse » et, p. 482, à avancer un « questionnement » dignes de s’inscrire dans le plus sombre délire. Selon la première, Heidegger pourrait bien avoir été l’un des « nègres » ayant participé à « la conception en amont » des discours de Hitler dans l’année de sa prise de pouvoir(1933-34). Et selon le second, il faudrait « se demander s’il n’y a pas, dans  ses écrits sur Jünger, » — encore tout récemment inédits — «comme une ‘prophétie’ de Heidegger qui, sur un autre plan, accompagnerait celle de Hitler et sa réalisation. » Les trois derniers mots de cette citation ne sauraient, comme je l’ai fait, manquer d’être soulignés lorsqu’on sait, comme l’auteur l’a rappelé, que ladite « prophétie » de Hitler n’est  autre que celle énoncée dans son discours du 30 janvier 1939. Dans ce discours au Reichstag en effet, le Führer annonçait rien de moins que « l’anéantissement de la race juive en Europe » si une seconde guerre mondiale venait à se déclarer. Ledit « prophète » n’étant en l’occurrence pas désarmé a — faut-il encore le préciser ? — assez vite démontré  sa volonté de tenir sa promesse insensée. De sorte que voilà Heidegger ainsi accusé, non seulement de la Shoah mais, « ses écrits sur Jünger » se situant « sur un autre plan », de la poursuite en esprit de ce projet criminel jusqu’aujourd’hui. Jusqu’au jour, autrement dit, où le livre d’Emmanuel Faye en ayant éventé le dessein secret, le crime de pensée en quoi consisterait l’œuvre de Heidegger pourrait être résolument écarté. Ce qui, en l’espèce signifie : définitivement censuré.
 Aussi bien, n’est-ce à rien moins qu’à une sorte de solution finale de la question heideggerienne — son extirpation radicale du domaine de la pensée — qu’Emmanuel Faye nous invite à procéder. La quatrième instance de l’affaire Heidegger en serait ainsi la dernière, l’ultime instance : celle devant, à jamais, conjurer le germe du crime contre l’humanité que Heidegger aurait introduit au sein de la philosophie. Il n’y a pas à commenter plus avant ce projet délirant. Ce qui s’impose au contraire est maintenant de déterminer par quelle étrange méthode Emmanuel Faye essaie de nous persuader de l’adopter. Il apparaît alors que son livre est plus nuisible au philosophe dont il prétend illustrer la pensée qu’à celui qu’il s’efforce de censurer. Car notre auteur se réclame de Descartes, dont chacun sait avec quelle énergie couronnée de succès il s’est opposé à la recherche des causes occultes en tous domaines. Or voici que son autoproclamé champion confie aujourd’hui au plus grossier des occultismes le soin de conjurer l’extrême « dangerosité »— comme il dit— que représenterait Heidegger pour la philosophie. Dans les volumes de l’édition intégrale de Heidegger c’est, à l’instar du Da Vinci code, un véritable « code nazi » en effet qu’il nous invite à déceler : grâce à lui qui l’aurait décrypté. D’où ses récurrentes références à des sociétés ou ententes secrètes, à des discours ou des symboles communiquant entre eux en dessous du niveau du commun entendement, à des menées cachées de la part de Heidegger et de ses ésotériques alliés, j’en passe et des meilleures. De sorte qu’au final, pour qui préfèrerait évoquer Joyce que Dan Brown, c’est un « portrait de Heidegger en ‘nègre’ de Hitler » qui nous est livré. On pourrait aussi, il est vrai, par métaphore renvoyer au Nègre du ‘Narcisse’ de Conrad et plus brièvement intituler son Heidegger : « Le nègre de Hitler ».
 Mais bien évidemment si, dans sa conception, le livre d’Emmanuel Faye peut être apparenté au best-seller « danbrownien », tout l’oppose en revanche en matière de vérité aux œuvres de Joyce et de Conrad dont les titres viennent d’être évoqués. Car la méthode suivie, faite d’allusions, de digressions, d’amalgames et de confusions aboutirait — si sa grossièreté n’en prémunissait — à prêter à Heidegger lui-même la criminelle impensée dont lui seul au contraire nous aura délivrés. Fort heureusement la contre-vérité proposée peut être décelée, même par qui ne connaîtrait l’œuvre de Heidegger qu’au travers de ce qu’Emmanuel Faye lui en transmet. Il n’y a donc guère à s’inquiéter de ce côté. Ce qui importe est bien différent. Il consiste à devoir : d’abord, préciser de quel principe d’aberration résulte une aussi stupéfiante incrimination, et, ensuite, à lui opposer la juste façon d’appréhender ce que Heidegger nous a politiquement donné à penser.
 Comme toute construction délirante, le livre d’Emmanuel Faye obéit en effet à une logique aussi impérieuse que systématiquement égarante. Son principe directeur apparaît dans l’adverbe qui constitue le premier terme du sous-titre qu’il lui a donné: Autour des séminaires inédits de 1933-35. Car c’est bien effectivement autour et non sur la pensée de ces « inédits » que son délire est bâti. Encore faut-il préciser : autour d’un contresens préalable. Préalable et germinal. Le plus stupéfiant en son incrimination est qu’elle dérive d’un préjugé dont Heidegger justement nous aura permis de nous libérer. À savoir : le préjugé selon lequel le nazisme constituerait une pensée. Alors qu’il s’agit, avec lui, de la plus mortifère impensée que l’on puisse imaginer.  Pour peu en effet que l’on essaie d’en considérer « l’hypothèse première » — celle de race — celle-ci se défait aussitôt en une série de questions qui font voler en éclats sa prétention à fonder une « conception du monde ». Qu’il suffise ici d’en indiquer la plus initiale. Toute « race » s’étant constituée par génération sexuée dépend ainsi originellement d’un principe d’altérité dont l’histoire de l’humanité démontre l’indéfinie plasticité : dans l’espace aussi bien que dans le temps. — Comment imaginer par conséquent qu’une « race » puisse ordonner à sa propre pérennité le processus dont elle n’est qu’un moment particulier ? Comment autrement qu’en portant atteinte mortellement à ce dont elle n’est elle-même que l’effet ? Tout racisme apparaît ainsi miné par une contradiction qui, pouvant se manifester à divers niveaux d’irréflexion, se traduit par autant de différentes tentatives d’autodestruction. Est-il encore utile d’ajouter que le nazisme fut la plus furieuse d’entre elles ?
 Mais, s’il en va bien ainsi, la notion d’ « ennemi » n’a plus qu’une validité très limitée. L’ennemi se révèle comme étant celui dont nous devons demeurer, devenir ou redevenir l’ami. Car le maintien de la vie est à ce prix. Telle est aussi bien la leçon à devoir tirer du second des « séminaires inédits » autour desquels Emmanuel Faye a bâti son invraisemblable accusation. Dans le passage dont il nous offre, pp. 391-392, la double citation, Heidegger en effet, ainsi que l’ont consigné les deux étudiants dont les notes sont archivées, remet à sa place — tout à fait dérivée — la fameuse distinction ami-ennemi sur laquelle Carl Schmitt avait fondé sa conception de « l’essence de la politique ». Malheureusement, au lieu de s’interroger sur la signification de cette remise en question, Emmanuel Faye se hâte d’avancer que, contre Schmitt, Heidegger n’a su guère faire prévaloir que sa non moins fameuse « affirmation de soi » (Selbstbehauptung), proclamée déjà, dix-huit mois plus tôt, dans son « Discours du rectorat ». — Or, en se confiant au sens apparent du terme allemand, notre maître inquisiteur démontre n’avoir pas le moindre soupçon de compréhension  de ce que Heidegger entend désigner par le pronom « soi » (Selbst). Il ne s’agit pas en effet d’un individu ou d’une communauté en particulier, celle-ci fût-elle étendue à l’ensemble de l’humanité. Le soi — das Selbst — nomme, ce qui est bien différent, le point d’entrecroisement des quatre dimensions de « l’Être » tel  que Heidegger l’a redéfini : sous le terme d’Ereignis en allemand, et en français sous celui d’avenant. Les quatre dimensions de cette redéfinition étant la Terre, le Ciel, l’Humain et le Divin, on aperçoit combien la réduction nazie au sol et au sang (Blut und Boden) était loin de faire droit à ce que Heidegger proposait en tant qu’ « affirmation », non « de », mais du « soi » dans son « Discours du rectorat ». La mission de « l’Université allemande » n’était donc pas, à ses yeux, de faire valoir ses propres droits, mais de défendre et d’illustrer le droit premier de toute humanité qui est celui d’exister en vérité — cela, quelle qu’en soit la couleur, les usages ou « les valeurs ».
 Sans doute Emmanuel Faye aurait-il évité de s’y tromper s’il avait eu de l’œuvre de Heidegger une connaissance un peu, juste un peu, moins sommaire. Il lui aurait suffi en effet de confronter ce que Heidegger oppose à Schmitt dans ce « séminaire inédit » avec ce qu’il expose dans le cours suivant — l’Introduction à la métaphysique publiée il y a cinquante deux ans ! — pour qu’il découvre ce qui est demeuré, non honteusement « inédit », mais étonnamment inouï dans le concept de politique qu’il a osé alors proposer. À savoir, une politique n’ayant absolument rien à voir avec une lutte des hommes pour le pouvoir ; une politique consistant simplement en l’accord spontané de leurs diverses activités : une politique ayant donc pour unique condition que chacun n’obéisse qu’à sa propre vocation. Or, cela signifie que chacun doive combattre en lui tout ce qui en dévie. S’agissant de la philosophie, dont Pétrarque nous dit, qu’elle « va, pauvre et nue », on ne conçoit que trop aisément qu’Emmanuel Faye se soit détourné de son chemin heideggerien.— Quant à la façon dont il l’a fait, il reste à former le souhait que cela n’aille pas sans ses plus salutaires regrets.
           11 avril 2005                                              Henri Crétella 
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Le manuel de l’inquisition nouvelle
  
Une inquisition se reconnaît, principalement, à ces trois saisissants caractères : l’invraisemblance de ses imputations, la violence de ses procédés, et la portée définitive de ses arrêts. À ce triple égard, le Heidegger qu’Emmanuel Faye vient de publier mérite bien de figurer comme le manuel de cette Inquisition nouvelle qui a séculièrement supplanté, sans toutefois l’éliminer, son ecclésiastique aînée.
 Qu’on en juge en fonction des trois critères indiqués. Quant à l’imputation, Heidegger s’y trouve accusé, rien moins, que d’avoir commis : l’Introduction du nazisme dans la philosophie, ainsi que le titre du livre le spécifie. Ce qui signifie qu’il aurait fondé en  pensée le génocide des Juifs perpétré par les nazis : il aurait, autrement dit, non seulement par avance légitimé la Shoah,  mais sa philosophie continuerait jusqu’aujourd’hui d’avoir cet objectif comme visée. Jusqu’aujourd’hui ou, plutôt encore au delà, si nous n’y mettons pas le holà — comme Emmanuel Faye nous conjure de le faire, de la plus pressante manière. D’où l’extraordinaire brutalité de ses procédés : le plus violent étant le moins apparent. Il consiste en effet à ne pas vouloir lire l’auteur à condamner, à se refuser de prendre la moindre connaissance de la pensée à devoir  définitivement  excommunier. Ce qui pourrait sembler ne pas manquer d’une certaine cohérence avec l’accusation portée : comment consentir à étudier une œuvre dont l’objectif serait de promouvoir le plus horrible crime contre l’humanité jamais imaginé ? Mais encore faudrait-il, pour que la cohérence soit avérée, que le crime en question ait nécessité une pensée pour être perpétré.— Or qu’un crime puisse jamais être être associé à une pensée, cela justement constitue la supposition erronée sur laquelle notre manuel est édifié. La réfuter suffit, par conséquent, à l’invalider entièrement.
 Il y a en effet incompatibilité entre crime et pensée. Tuer suppose la volonté de ne pas penser à ce que l’on commet. Sans doute existe-t-il des crimes prémédités : et combien « savamment» ! Mais la préméditation en question est justement, comme le préfixe l’indique subtilement, ce qui précède et, en l’occurrence, exclut la méditation. Le passage à l’acte criminel est l’exact opposé de la décision de penser. Autant celle-ci suppose d’avoir une certaine sérénité – fût-elle « crispée » –, autant celui-là est-il, littéralement : dément. À l’origine du crime, il convient donc de placer : non une pensée, mais ce qu’il faut appeler une impensée, en donnant à cette expression le sens accentué de négation de la pensée.— Or tel est précisément le principal enseignement à devoir tirer du bref emballement subi par Heidegger au tout début de la période nazie.
 Loin de participer alors, si peu que ce soit, à la violence nazie, Heidegger en effet a cru pouvoir, en s’y engageant, « assainir et clarifier » un « mouvement » dans lequel il voyait une possibilité de renouvellement : non exclusivement celle du peuple allemand mais, avec lui, celle également de l’ensemble de l’Occident. Qu’il ait commencé à déchanter assez rapidement et — philosophiquement— fait beaucoup plus que « résister », cela peut désormais être établi avec toute la précision chronologique et documentaire exigible en la matière. Notamment grâce à la publication de l’édition intégrale de son œuvre de pensée. Encore faut-il que cette édition réglée « de dernière main » par Heidegger lui-même — la Gesamtausgabe : 102 volumes prévus dont plus des deux tiers parus —non seulement demeure disponible, mais surtout, continue d’être considérée comme digne d’être étudiée. Soit, pour être tout à fait précis, qu’elle puisse être analysée par les uns aussi loin qu’ils le pourront, et par les autres discutée ou critiquée autant qu’ils le voudront. Mais qu’elle ne soit pas vouée au pilori et avec elle tous ceux qui, à des degrés divers s’y seraient intéressés : fût-ce dans l’intention de s’y opposer.— Or, c’est là précisément  ce qu’Emmanuel Faye voudrait à tout prix empêcher : car il ne doit pas ignorer qu’une œuvre persuade d’autant plus de sa vérité qu’elle  est plus âprement discutée ou critiquée. D’où  la proscription fulminée dans son manuel d’inquisition. Il y édicte en effet, pour l’avenir – un avenir qui commence dès à présent – l’exclusion totale de l’œuvre de Heidegger des études philosophiques. Ce qui implique, quant au passé, de s’en remettre tout simplement à ce qu’il nous dit du « crime de pensée » que cette œuvre aurait constitué.
 Aurait-il voulu promouvoir une « novpensée », qui serait le digne pendant de la « novlangue » ironiquement analysée par Orwell dans 1984, qu’il n’aurait pas écrit un autre « roman ». Sauf qu’il n’y a dans celui-ci plus aucune trace d’ironie, mais, dogmatiquement asséné, le contresens le plus caractérisé. Le plus caractérisé et, par conséquent, le plus facile à redresser. À condition naturellement de pouvoir confronter l’œuvre originale à l’image inversée qui en est proposée.— Mais que vaudrait une inquisition si elle n’empêchait une telle confrontation ? Sa mission consiste, en effet, à dresser un barrage d’intimidation devant toute tentative de vérification. Et, en l’occurrence,  comment mieux parvenir à le faire qu’en présentant le modèle autoritaire d’une non-lecture de Heidegger ? Car il n’y a pas d’inquisition sans le bras spirituellement armé d’une autorité. L’Église l’exerçait dans le passé, mais a dû la céder aux médias depuis assez longtemps déjà. La presse, en particulier, a hérité en matière d’opinion de l’autorité qui reposait auparavant sur la religion. D’où l’importance de gagner les journaux à sa cause qu’Emmanuel Faye n’a, évidemment, pas manqué de considérer. Le proche avenir dira s’ils vont massivement lui emboîter le pas. Le feraient-ils cependant, que l’affaire ne serait pas pour autant réglée. Il appartient en effet aux lecteurs d’en décider. Comme ce fut le cas trois fois déjà dans le passé, ceux-ci feront la part de ce qui relève de la soumission à la facilité et de ce qui, à l’opposé, doit être inscrit au registre de la vérité.
 Le choix est effectivement le suivant. Soit faire droit à une œuvre d’une décisive portée pour la régénération de la pensée. Soit se soumettre à l’ahurissante version qu’Emmanuel Faye voudrait en imposer. Lire ou dé-lire, telle est donc la question. Ou bien affronter la légendaire difficulté d’une œuvre dont le simple volume a de quoi effrayer : environ vingt-cinq mille pages déjà publiées, et nettement plus de dix mille à venir dont on peut se douter qu’elles ne seront pas sans nouveauté. Ou bien employer une simple grille de rejet faite de deux principes croisés : antisémitisme et germanoracisme, aussi peu réfléchis qu’il le fallait pour pouvoir être inconsidérément appliqués. Rien de plus facile alors que de suivre l’exemple de notre manuel et de parvenir à une version personnelle du « code nazi » auquel le sens de l’œuvre a été réduit.
 Rien de plus facile en effet, mais à quel prix ? Le lecteur du manuel ne saurait guère tarder à vérifier que, sous le nom de Heidegger, c’est bien la liberté de penser qui, de nouveau, se trouve attaquée. La question est simplement de savoir jusqu’où il devra aller cette fois pour s’opposer à une opération de censure qui en est à sa quatrième agression désormais. Le caractère démesuré de cette dernière suffira-t-il à la déconsidérer, ou bien faudra-t-il envisager de dresser contre elle un manifeste en défense de la liberté intellectuelle ? Les deux éventualités méritent d’être considérées.
             18 avril 2005                                                   Henri Crétella
 
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Réplique à Robert Maggiori
Au sujet de son compte-rendu dans “Libération” du 5 mai 2005
 Cher Robert Maggiori,
 On pouvait craindre pire, le souvenir de votre “Heil Heidegger” ne pouvant s’effacer; mais on pouvait aussi espérer mieux: votre compte-rendu de la préface de Fédier aux “Écrits politiques” de Heidegger le laissait souhaiter. Votre sympathie, toutefois, pour les co-impliqués dans la condamnation de Faye, et les contraintes médiatiques, d’autre part, auxquelles vous ne pouvez échapper, vous ont jusqu’ici  empêché d’avoir un libre – personnel – accès à l’œuvre d’abord, et à « l’affaire Heidegger » ensuite. Vous ne pouvez donc à ce second sujet qu’osciller entre la plus désolante approbation de la condamnation – votre “Heil Heidegger!” pour le renommer – et une inconséquente approbation de la défense – votre recension de la préface de Fédier* – en passant par la position, non d’équilibre mais d’instable compromis qui est la vôtre aujourd’hui. Celle-ci ne saurait, ainsi, vous être beaucoup reprochée, étant donnée la situation dans laquelle vous êtes placé**. Mais force étant d’espérer, fût-ce en l’inespéré, il faut souhaiter que vous prendrez conscience assez tôt – et assez fort – de la menace que fait peser sur la liberté de penser une Inquisition, dont contradictoirement vous louez le « travail » – celui d’Emmanuel Faye – «  extrêmement sérieux, documenté » (sic !), mais ne manquez toutefois pas de pressentir la mortelle nocivité contre des œuvres, celle de Lévinas en particulier, qui doivent à Heidegger le meilleur de leur inspiration.
 Je vous rappelle donc ma –« nouvelle »– adresse au cas où… Car je ne saurais, pour ma part, me refuser à un dialogue auquel vous semblez penser qu’il faudrait en appeler et auquel je ne vois, quant à moi, aucune « impossibilité ».***
 5 mai 2005                         Henri Crétella
 
* En ce que vous dites aujourd’hui du livre qu’il publie – « Martin Heidegger – Le temps – Le monde » se mesure surtout combien vous avez encore changé sur le sujet. La question se pose même de savoir si vous avez pu lire le livre en question. Car, si vous l’aviez fait, il n’aurait pas manqué de vous apparaître que, loin d’être une simple « mise en contact de la pensée de Heidegger », les cours réunis dans ce volume proposent la première véritable compréhension de la pensée de l’existence et du monde selon la temporalité : non telle que Heidegger l’aurait exposée, mais telle qu’indépendamment de lui, Fédier y donne accès. De sorte que cet ouvrage est le plus probant témoignage que pour être « heideggérien », il faut, d’abord, se refuser  à être le disciple d’un auteur et d’un penseur – et non d’un « maître » – dont l’œuvre a étonnamment besoin que nous ne lui devions rien.
 ** Cela saurait d’autant moins vous être reproché que votre « compte-rendu », tel qu’il est, demeure le meilleur de ceux que j’ai lus jusqu’ici : et vous devez bien penser qu’il y a peu de risque qu’il m’en ait « beaucoup »  échappé.
 *** Parmi les « originalités » de Heidegger, une des moins rappelées jusqu’ici, se trouve être cette paradoxale pensée de « la possibilité de l’impossibilité », auquel seul l’inconnu que je suis ne manque jamais de se référer : c’est pourquoi j’ai placé le dernier mot de ce message entre guillemets. 
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                   Lettre au comité de rédaction de La Quinzaine littéraire
         Qu’est-il arrivé à La Quinzaine littéraire ? L’esprit de son trotskiste fondateur l’a-t-il à ce point déserté qu’on en vienne  à y  confier le sort de Heidegger et le soin de la philosophie aux plus inconscients représentants du stalinisme survivant ?  Sans doute s’agit-il d’un seul numéro, fût-ce le symbolique numéro 900. Mais si l’impression n’en était pas bientôt, de quelque façon démentie, il y aurait matière à se demander si l’on n’est pas en train d’y participer à ce fantasmatique transfert : des  « procès de Moscou » contre les « hitléro-trotskistes », au « procès de Paris » contre «  la clique » des suiveurs de ce « nègre du Führer » que, selon Emmanuel Faye, aurait été Heidegger. En vous souhaitant un moins funeste destin,
                 21 Mai 2005                                                  Henri Crétella
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Eric Solot
Lettre au Monde
Le Monde des livres du 25 mars 2005 présente en double page une série d’articles sur Martin Heidegger. La mise en page laisse aisément penser qu’il s’agit de multiples articles offrant une variété suffisante de points de vue pour se faire une idée équilibrée. Il n’en est rien. Les articles vont tous dans le même sens : décrier la figure de Heidegger.
Un article de Roger-Pol Droit (p.VI) dénigre à la fois l’homme et la pensée, puis termine sur l’avertissement suivant : ” Tant que des livres porteurs de thèmes nazis seront édités, traduits, enseignés et commentés sans avertissement, le retour du pire est possible “. Autrement dit, s’il est impossible d’interdire la lecture de l’œuvre de Heidegger, il faut au moins prévenir du risque d’empoisonnement que sa pensée distille insidieusement. Cette pensée est nazie : elle est celle d’un homme qui s’est inscrit au parti nazi en 1933 afin d’assumer son rôle au sein de l’action politique du Troisième Reich.
Un autre article de Roger Pol-Droit (p.VII) présente succinctement la vie de Martin Heidegger sous un angle qui le rend détestable. Le parti pris est grossier. Un exemple : “Il [Heidegger] travaille auprès de Husserl avant de se retourner contre son maître. En 1927, son premier grand livre, Être et temps, lui vaut une renommée mondiale”. Le but n’est-il pas de faire passer Heidegger pour un être déjà pire qu’ingrat présentant ainsi le profil d’une psychologie presque naturellement disposée au nazisme? En tête d’Être et temps, se trouvent pourtant les paroles suivantes: “A Edmund Husserl en témoignage de vénération et d’amitié”.
Les propos recueillis par Patrick Kéchichian (p.VII) modèrent un peu la tendance, mais placés entre la photographie de Heidegger qui porte l’insigne du parti nazi produisant un réflexe de dégoût et l’article de Jean Birnbaum, ils font pâle figure. Car l’article de Jean Birnbaum (p. VII) est tout aussi partisan. S’il présente quelques citations d’universitaires s’intéressant à Heidegger, c’est uniquement pour montrer que les heideggériens sont aussi dupes de l’homme que de sa pensée. Ils ne peuvent d’ailleurs sauver sa pensée qu’en la distinguant de l’homme lui-même. ” Sanctuariser l’œuvre écrite, coûte que coûte, pour la protéger des engagements vécus ; prendre soin des textes, sauvegarder les concepts, afin de les disculper de toute imprégnation nazie : tel fut longtemps, et tel demeure, donc, le cap tenu, au milieu des écueils, par maints heideggériens “.
La double page du Monde des livres veut donc discréditer Heidegger non seulement en tant qu’homme, mais aussi en tant qu’auteur d’une œuvre lue trop naïvement à leurs yeux. Les journalistes pensent que c’est l’homme engagé comme recteur de l’Université sous le régime nazi qui doit éclairer la lecture de son œuvre. Cet engagement est en effet, pour eux, la preuve suffisante d’une pensée essentiellement nazie qui, après la guerre, a continué de s’exercer sous des formes écrites savamment maquillées. L’homme étant essentiellement nazi, son œuvre ne peut que contenir, même à l’état larvé, les germes du nazisme. Le but est donc d’horrifier le lecteur pour que le doute du simple bon sens ne puisse plus s’exercer et que la lecture critique potentielle de l’œuvre de Heidegger soit rendue vaine d’emblée. Un texte lui tombe-t-il sous les yeux, tout lecteur novice doit être averti que le moindre aval donné à cette pensée sera le signe que la contamination a commencé de le gagner.
La prévention exacerbée des journalistes à l’égard de Heidegger peut s’expliquer par une connaissance sans doute réelle, mais épidermique, hypersensible, douloureuse de ce qu’est le nazisme et, du coup, un singulier manque de confiance dans les capacités d’un lecteur à juger par soi-même. Connaître pour de bon le nazisme n’est pas seulement pouvoir immédiatement flairer ce qui peut lui ressembler, mais aussi et surtout pouvoir en avérer explicitement l’essentiel. Or, l’étude de la pensée de Heidegger et, à partir de là, celle de son engagement contribuent mieux que toute autre à y arriver. Car s’il est effectivement possible que l’essence du nazisme se trouve là où on ne l’aurait jamais soupçonné, il est nécessaire de savoir expressément l’identifier. La pensée de Heidegger est certes difficile et dépaysante, mais son étrangeté ne peut épouvanter que ceux que la peur du nazisme étreint au point de leur faire indistinctement rejeter tout ce qui a l’air d’y ressembler. Mais une fois de plus, mieux que toute autre œuvre et que tout autre engagement, ceux de Heidegger aident à toujours mieux distinguer ce qui est nazi et ce qui ne l’est pas, parce que son engagement gravement erroné l’a poussé à devoir le penser.
Par exemple, dans Critique et soupçon, François Fédier identifie le caractère incommensurable de la Shoah grâce à la notion de nihilisme telle que Heidegger l’a élaborée. Son travail permet de distinguer le crime nazi de tous les autres; non seulement des massacres et pogroms antérieurs qui ne sont pas des crimes nihilistes, mais aussi des crimes du marxisme-léninisme qui, s’ils appartiennent au nihilisme également, ne sont pourtant pas encore ceux du nihilisme que Heidegger appelle achevé, c’est-à-dire arrivé à maturité.
Par conséquent, Le Monde, sur un sujet qui mérite pourtant la plus rigoureuse circonspection, fait preuve d’un tel manque de sérieux que le lecteur se demande s’il doit encore prendre ce quotidien pour un journal d’information, non certes impartial, mais honnête au moins et intelligent.
éric Solot
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  Pascal David
Lettre à Roger Pol-Droit
 
Faculté des Lettres et sciences sociales Victor segalen
 Brest le 29 mars 2005
à Monsieur Roger-Pol DROIT
copie à la rédaction du Monde des Livres
Monsieur,
 Vous écrivez dans “Le Monde des livres” du 25 mars dernier que Heidegger aurait soutenu “que ceux qui sont morts en masse ne sont pas vraiment morts”. La conférence de Brême de 1949 à laquelle vous vous référez ne dit rien de tel. Elle dit même tout le contraire. Heidegger y affirme (p. 56 du tome 79 de l’Édition intégrale de ses écrits), à propos de la « la détresse d’effroyables morts innombrables, en masse », qu’elles furent des ungestorbene Tode, à savoir (l’expression, difficilement traduisible en français, étant rendue ici par une périphrase) : « des morts auxquelles n’aura pas même été accordée la possibilité de (se) mourir. » À l’arrière-plan, il y a bien sûr toute l’analyse que fait Heidegger de l’ « être vers la mort » dans les §§ 47 à 53 d’Être et temps, dont vous semblez ignorer l’existence.
Non pas, donc, “pas vraiment morts”, comme vous l’écrivez entre autres insanités en agitant allègrement le spectre du négationnisme, mais morts par deux fois en quelque sorte, du fait d’une entreprise criminelle doublement mortifère. La lecture de Primo Levi, que je ne saurais trop vous conseiller, pourrait éclairer sur ce point votre lanterne.
Sans me prononcer sur le reste de votre article, de même farine, ni sur la campagne de diffamation ou, comme vous voudrez dire, le lynchage médiatique de Heidegger auquel vous vous livrez avec tant d’acharnement et tant d’ignare complaisance depuis tant d’années, au plus grand mépris de vos lecteurs comme de l’élémentaire vérité, je vous souhaite d’être capable d’une rétractation faute de laquelle votre diffamation ne mériterait décidément plus d’autre nom que celui d’abjection. 
Pascal David
Professeur de Philosophie
Université de Brest
 
NB : la phrase allemande, dans le texte que vous n’aurez sans doute le loisir de consulter, est la suivante : « Massenhafte Nöte zahlloser, grausig ungestorbener Tode überall… »
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François Fédier 
 Réflexions de l’“aveugle”
 
Dans le numéro 2112 (28 avril 2005) du “Nouvel Observateur”, sous la plume de Jérôme Garcin, je suis présenté, face au travail et à la personne de Heidegger, comme étant « toujours aveugle » – c’est-à-dire comme incapable de voir ce que révélerait le dernier livre d’Emmanuel Faye, à savoir que Heidegger aurait été en réalité le véritable inspirateur d’Hitler. L’auteur de ce livre va en effet (p. 243) jusqu’à proposer, comme hypothèse de recherches futures, l’idée proprement burlesque – pour qui connaît un tant soit peu Hitler, à défaut de connaître Heidegger – que le dernier aurait pu être le « nègre » (sic !) du premier !
J’avoue donc : tout comme l’enfant du conte d’Andersen Les habits neufs de l’empereur, je ne puis décidément pas me rendre à cette “évidence” que l’on cherche de nouveau en ce moment, aussi bien par la presse que par les ondes, à implanter dans l’esprit du public. Je dis, très calmement : ces “nouveaux habits” du philosophe, au moyens desquels on veut qu’il prenne l’allure d’une sorte de Dracula nazi, sont un tissu de mensonges, donc un leurre, et en réalité un leurre aussi factice que le tissage des deux escrocs du conte.
Il y a, cependant,  une différence entre le conte et notre histoire. Le conte ne fait qu’illustrer le très courant travers des hommes en société, celui de ne rien craindre tant que d’afficher des habitudes ou des opinions trop différentes de celles des voisins. Notre histoire a vu perpétrer, pendant le nazisme, un massacre de millions d’innocents. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale a peu à peu émergé une prise de conscience face à la réalité de ce crime, et l’on assiste aujourd’hui à une heureuse unanimité dans sa condamnation.
Ce qui, avec la publication du livre d’E. Faye, fait question, c’est la manière de porter une accusation. On ne semble pas s’être assez penché sur le risque énorme que l’on court lorsqu’on accuse quelqu’un d’être criminel pour ainsi dire par simple contact, par contamination, ou comme dit Nietzsche par contiguïté. En accusant ainsi, on ne fait pas autrement que chez les nazis. Chez ces gens-là, notons-le bien et souvenons-nous en, désigner quelqu’un comme “juif” (tout comme identifier un “judéo-bolchevique”), ce n’est déjà plus porter une accusation, mais déjà avoir condamné à mort l’accusé.
Or que voyons-nous dans le livre dont il est question ? Nous y voyons mise en pratique la procédure des procureurs totalitaires, où l’on commence dès l’abord par mettre l’accusé au pilori, avant même d’examiner les charges qui pèsent éventuellement contre lui, et en éliminant soigneusement des attendus tout ce qui pourrait venir à sa décharge. Cette odieuse grimace de procédure est ici partout et sans cesse à l’œuvre. E. Faye manie ses “sources”, ses “références”, ses “citations” avec la dextérité du joueur de bonneteau (les demi-savants voient cette dextérité comme manifestation de sérieux, sinon même de scientificité). Il faudrait montrer cela page par page. Je me fais fort de pouvoir le faire pour chaque allégation mensongère ; mais avec cette première réplique je ne dispose pas assez de place. C’est pourquoi je ne prendrai qu’un seul exemple – mais cet exemple n’est absolument pas unique.
Je prends à dessein le passage du livre qui, semble-t-il, inquiète un certain nombre de gens de bonne foi. C’est celui où est “traité” le fameux “séminaire inédit” (Chapitre 5, pp. 188-203). L’auteur lui-même introduit ce chapitre par ces mots : « Nous abordons maintenant le texte central. » Il ne pourra donc pas me reprocher (à moi qui suis, chaque fois que mon nom ou mon travail est cité, marqué du qualificatif infâmant de “révisionniste”) de choisir quelque point de détail.
Qu’est-ce que ce texte ?
Je cite E. Faye (p. 187) : « Ce séminaire est généralement passé sous silence et sa publication ne semble pas prévue dans le programme d’édition de l’œuvre dite “intégrale”. » La formulation est visiblement destinée à éveiller les soupçons. Je n’insiste pas sur la grossièreté récurrente des insinuations concernant l’Edition intégrale, et ceux qui y travaillent. Un seul mot : la publication du tome 16, que nous devons à Hermann Heidegger, est un modèle d’honnêteté, que les propos diffamatoires d’E. Faye n’arriveront pas, malgré leur caractère répétitif, à mettre en doute chez tous ceux qui savent ce que c’est que le véritable travail d’établissement d’un texte.
E. Faye veut nous faire croire que la publication de ce séminaire serait réservée à cause de son contenu. Ce que je sais, quant à moi, c’est que la publication d’un séminaire, du simple fait que n’en reste généralement que des traces écrites par les participants au séminaire (et non le compte-rendu dactylographique de ce qui a été dit), pose une véritable question philologique : la somme des protocoles (après chaque séance de séminaire, en effet, l’un des participants est chargé de rédiger un protocole, autrement dit un compte-rendu de la séance) peut-elle être considérée comme un reflet fidèle du travail en son entier ?
Passons donc au contenu. C’est à la note 5 de la p. 188 qu’il faut d’abord prêter attention. Nous y apprenons que :
« le résumé anglais de Kisiel suit d’assez près le texte allemand, mais il est sélectif et donc incomplet. »
En haut de la même page 188, il est fait reproche à l’“édition « dite » intégrale” (c’est ainsi, afin évidemment de créer une association de réflexes conditionnés, qu’à peu près chaque fois qu’il est question d’elle, l’édition des textes de Heidegger est dénommée dans ce livre qui se prétend scientifique) d’être “sélective et partielle”. Manifestement, dans l’esprit d’E. Faye, il y a de bonnes sélections et de mauvaises sélections. Si nous regardons la bibliographie sélective de son livre, nous constatons qu’elle s’organise en cinq groupes : 1°) “Ouvrages cités de Heidegger” ; 2°) “Ouvrages d’autres (sic !) auteurs nationaux-socialistes et völkisch” ; 3°) “Études apologétiques et révisionnistes” ; 4°) “Ouvrages critiques sur Heidegger” ; 5°) “Autres ouvrages”. Les travaux de Theodore Kisiel sont mentionnés dans la section 4 – celle où sont pratiquées les “bonnes” sélections.
Le texte qui est donné à lire est donc un texte partiel : il comporte un résumé en anglais des trois dernières séances, et l’édition en allemand d’une partie du compte-rendu de la septième séance (également éditée par Theodore Kisiel – mais, précise la note 6 de la p. 188 : « non pas dans l’ordre du texte, mais répartis d’après trois questions formulées par l’auteur de l’article » .
« En outre, ajoute E. Faye, pp. 188-189, grâce à l’obligeance de plusieurs chercheurs [comme tout bon policier, E. Faye ne révèle pas l’identité de ses informateurs], nous avons eu accès à des transcriptions plus étendues du manuscrit conservé à Marbach, qui nous ont permis une étude plus complète des cinq dernières séances… »
Examinons à présent les textes que cite E. Faye, et tout spécialement ceux des séances où, pour notre pointilleux enquêteur, se révèlerait à nu le “nazisme” de Heidegger. Nous passons ainsi à la page 195, et à la conclusion de la sixième séance du séminaire :
« Mais étroitement apparenté à cela est un mot  comme “santé du peuple”, dans lequel de surcroît n’est plus ressenti que le lien avec l’unité du sang et de la souche, avec la race. »
Si le simple fait de prononcer, pendant le semestre d’hiver 33/34 les mots « sang », « souche » et « race » suffit pour jeter l’anathème sur un prévenu, la cause est entendue. C’est manifestement ce que pense E. Faye. Or ce que je remarque, c’est que cette option lui bouche les yeux, de sorte qu’il ne voit plus ce qui est écrit dans le texte même qu’il cite. À cet endroit de sa traduction, il ne comprend manifestement pas ce que dit son texte. Le texte, cité en note, dit en effet clairement :
« ein Wort wie “Volksgesundheit”, worin hinzukommend mitempfunden wird nur noch das Band der Bluts- und Stammeseinheit, der Rasse. »
[je révise la traduction, car “ein Wort”, ici, ne veut pas dire “un mot”, mais plutôt : une façon de parler ; quant à la suite du texte, elle n’est pas rendue par E. Faye dans sa clarté – est-ce la raison pour laquelle, de temps en temps, il répète que le style de Heidegger est confus ?] :
“dans cette locution qui parle de la « santé du peuple » s’ajoute bien quelque chose, mais où n’est entendu que le lien qu’est l’unité du sang et de la lignée, l’unité de la race.”
Ce que je comprends ici, moi, c’est que, dans un développement où il s’agit de mettre au point la notion de “peuple”, Heidegger prend appui sur des locutions dans lesquelles transparaissent certains aspects de ce qu’est un peuple. Avec la locution de « peuple en bonne santé » (car c’est cela que désigne la locution citée), ce qui passe au premier plan ce n’est que (clairement restrictif) l’unité du sang, de la lignée et de la race. Heidegger dit ainsi exactement que l’unité du sang, de la lignée et de la race n’est pas ce qui fait au premier chef un peuple, autrement dit : l’exact contraire de ce que E. Faye croit qu’il dit, et surtout le contraire de ce qu’il veut à tout prix faire passer pour l’interprétation correcte de la pensée de Heidegger. Mais rectifier un contresens, ce sera probablement encore un travail “révisionniste” !
Le texte que cite E. Faye continue. Le voici dans la version qu’il s’agit de faire passer pour ce qu’a dit Heidegger :
« Mais l’usage le plus étendu que nous faisons du peuple [qu’est-ce que cela veut dire ?], c’est lorsque par exemple nous parlons du « peuple en armes » ; car nous n’entendons pas seulement par là ceux qui reçoivent leur avis de mobilisation, et nous entendons aussi quelque chose d’autre que la simple somme de ceux qui appartiennent à l’État, nous entendons quelque chose qui représente un lien encore plus fort que la communauté de souche et de race, à savoir la nation, et cela signifie un mode d’être advenu sous un destin commun et formé à l’intérieur d’un État. »
Comme le texte allemand est cité par E. Faye dans la note 21 de la page 196, je ne le reproduis pas, mais en voici la traduction, telle que je la propose sereinement à l’examen de chacun :
« Mais nous employons le terme de “peuple” dans son acception la plus large quand nous parlons par exemple du “peuple en armes”, où nous n’entendons pas du tout par là seulement ceux qui reçoivent  leur convocation au service militaire, mais aussi quelque chose d’autre que la simple somme des citoyens de l’État, et pour tout dire quelque chose qui lie plus fortement encore que la communauté d’origine et la race : à savoir la nation, ce qui veut dire une modalité d’être qui s’est formée à partir d’un destin commun et qui a trouvé sa configuration au sein d’un État parvenu à son unité. »
Commentaire de E. Faye :
“Si  le mode d’être de la nation, dans l’unité d’un État, constitue un lien plus fort que le seul lien du sang et de la race, il est clair que, pour Heidegger, ce mode d’être continue d’englober l’unité supposée du sang et de la race et de prendre appui sur elle. À la lecture de ce séminaire, il n’est donc plus possible d’affirmer que Heidegger n’aurait pas été raciste.”
Où voit-il cela écrit ? Je ne le vois quant à moi nulle part. Ce que je vois, écrit noir sur blanc, dans un texte produit par l’accusateur public lui-même, c’est de nouveau exactement le contraire de ce que prétend E. Faye : quand on veut parler de “peuple” au sens exact, les critères de sang et de race ne suffisent plus ; quelque chose de beaucoup profond est nécessaire, à savoir l’engagement de défendre la patrie au péril de sa propre vie. Voilà qui peut nous sembler aujourd’hui un peu désuet, un peu “dépassé”. Mais cette conception est politique au plus haut point : le corps politique, à savoir la nation, n’est-il pas cette unité qui ne prend sens qu’à la condition, lorsque le sort de tous est en jeu, que chacun s’en reconnaisse, à sa place et dans son existence à lui, responsable vis-à-vis de tous les autres et comme eux ? Aussi Heidegger dit-il clairement que la citoyenneté n’est réelle que si les citoyens et l’État parviennent à former une unité – celle précisément qu’énonce une phrase du Discours de Rectorat, celle que vous chercherez en vain dans ce livre-leurre, où pendant 529 pages, de façon assez écœurante à force de malhonnêteté, E. Faye ne fait rien que crier haro sur Heidegger. Citer cette phrase, ç’aurait été mettre les lecteurs dans la situation, très périlleuse pour lui, de se demander s’ils ne sont pas en train d’être menés en bateau. La voici :
« Diriger implique en tout état de cause que ne soit jamais refusé à ceux qui suivent le libre usage de leur force. Or suivre comporte en soi la résistance. Cet antagonisme essentiel entre diriger et suivre, il n’est permis ni de l’atténuer, ni surtout de l’éteindre. » (Discours de rectorat, p. 109 de mon édition des Écrits politiques, Gallimard, Paris, 1995)
Les mots que j’ai traduit par les verbes “diriger” et “suivre”, ce sont les mots allemands “Führung” et “Gefolgschaft”. Ces mots, qui sont incontestablement des mots dont la rhétorique nazie a fait un usage aussi intensif que pervers, Heidegger leur donne dans cette phrase une signification irréductible à l’idéologie nazie. C’est pourquoi, il faut y regarder à deux fois quand on entreprend de traduire Heidegger.
E. Faye, quand il le rencontre, rend systématiquement le mot “Gefolgschaft” par notre mot “allégeance” (où nous entendons spontanément la pure et simple soumission). Y aurait-il encore un sens quelconque avec la phrase : “l’allégeance implique en soi la résistance” ? Heidegger dit, à l’inverse de toute soumission de principe, que l’attitude de ceux qui suivent des directives comporte en soi la possibilité de résister à ceux qui dirigent – ou mieux encore : qu’elle n’est véritablement possible que si résister lui est co-extensive, au point qu’entre ceux qui dirigent et ceux qui suivent les directives, règne cet “antagonisme essentiel” qui n’est autre que la lutte, le polémos d’Héraclite, où Faye voit (lui qui est extra-lucide) l’annonce, par Heidegger, d’une volonté de faire la guerre au monde entier.
Heidegger parle ainsi en 1933. Cela implique qu’il entend donner à des mots de la rhétorique nazie (mais il faut aussi remarquer et souligner que ces mots ne sont pas restreints au vocabulaire hitlérien) une interprétation tout autre que celle que le nazisme a fini par imposer. Qu’il ait échoué dans cette tentative ne fait aucun doute. Il l’a lui-même reconnu, et même bien avant que la guerre n’éclatât.
Dans la bibliographie du livre de E. Faye, la section 5, celle des “Autres ouvrages”, ne peut être confondue avec la section 3, celle des livres apologétiques et révisionnistes. Je vais donc citer un passage du texte de Georg Picht « Die Macht des Denkens » rangé par E. Faye dans cette section 5. Georg Picht était étudiant à Fribourg-en-Brisgau en 1933. C’est un témoin direct, qui, je le répète, n’est pas suspect, même aux yeux d’E. Faye, de jeter un éclairage révisionniste sur ce dont il a été témoin. Voici ce qu’écrit Georg Picht :
« Comment Heidegger se figurait la Révolution, c’est ce qui s’est clarifié pour moi lors d’un événement mémorable. Il avait été prescrit que soit organisée chaque mois, en vue de l’éducation politique, une conférence à laquelle tous les étudiants seraient astreints d’assister. Aucune salle de l’université n’étant assez grande, c’est la Salle Saint-Paul qui fut louée à cet effet. Pour prononcer la première conférence, Heidegger, qui était à l’époque recteur, invita le beau-frère de ma mère, Viktor von Weizsäcker. Tous les gens étaient perplexes, car chacun savait pertinemment que Weizsäcker n’était pas un nazi. Mais la décision de Heidegger avait force de loi. L’étudiant qu’il avait désigné comme chef du département de philosophie se sentit en devoir d’ouvrir la cérémonie en tenant un discours programmatique sur la révolution national-socialiste. Heidegger ne tarda guère à donner des signes d’impatience, puis il s’écria d’une voix forte, que l’irritation fit se fausser : « Nous n’écouterons pas un mot de plus de ce verbiage ! » Complètement effondré, l’étudiant disparut de l’estrade, plus tard il dut résigner sa charge. Quant à Viktor von Weizsäcker, il prononça une conférence impeccable sur sa philosophie de la médecine, dans laquelle il ne fut pas une seule fois question de national-socialisme, mais bien plutôt de Sigmund Freud. »
Si E. Faye avait lu ce texte, se serait-il mis à réfléchir sur l’entreprise à laquelle il s’est voué, ou bien l’aurait-il prestement rangé là où se trouvent mes propres livres, parmi les “études apologétiques et révisionnistes” ? Et pour revenir à moi-même : ne pas voir des nazis là où il n’y en a pas, cela peut-il s’appeler être “aveugle” ?
Paris, le 17 mai 2005
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Sens de l’entreprise ?
 
À un moment où l’on s’inquiète partout à juste titre de la perte des repères et de la fin des traditions, c’est avec soulagement voire même avec quelque réconfort que l’on voit un fils reprendre l’artisanat de son père. Le récent livre d’Emmanuel Faye administre la preuve qu’il est possible aujourd’hui encore de suivre fidèlement l’exemple de papa, et de continuer son fond de commerce, avec même l’espoir raisonnable d’en élargir les débouchés.
Ainsi, perpétuer un savoir-faire acquis pendant de longues années à diffamer l’œuvre ainsi que la personne de Heidegger, voilà ce qui ne risque pas de faire défaut en France, et dans un cadre qui a fait ses preuves : celui de la petite entreprise de famille.
L’étrange, toutefois, dans cette histoire à tous points de vue significative, c’est l’attitude d’un journal comme “Le Monde”, qui passe encore pour constituer en Europe une sorte de référence en matière d’information. Comment se fait-il que depuis tant d’années ce journal ouvre avec complaisance ses colonnes à cette petite entreprise de diffamation ? Par quel aveuglement s’explique qu’on n’y veut à aucun prix laisser examiner si les arguments de ceux qui mettent au jour le caractère diffamatoire des propos relayés par “Le Monde” sont recevables ou non ?
Il y a dans cette attitude quelque chose qui ne relève pas uniquement du légitime soutien aux petites entreprises en difficulté.
 
françois fédier
paris le 11 avril 2005
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Le scandale Heidegger 
Autour de la parution des Écrits politiques 1933-1966, de Martin Heidegger, traduits, annotés et préfacés par François Fédier aux éditions Gallimard, Paris, septembre 1995.
Entretien avec François Fédier
Entretien réalisé le 17 novembre 1995.
Corrigé par FF le 22 novembre 1995
   
Olivier Morel : François Fédier, vous avez bien connu Martin Heidegger, vous avez beaucoup écrit sur Heidegger et vous êtes aussi connu pour être l’un des plus constants défenseurs du philosophe. Une nouvelle polémique s’est donc déclenchée sur ce qui par le passé a été qualifié d’“Affaire” ou de “scandale” Heidegger et de manière inédite dans cette “nouvelle affaire”, le scandale tient plus à la lecture que vous en faite qu’à l’engagement en lui-même, à preuve la longue préface que vous lui consacrez dans ce volume des Écrits politiques récemment parus chez Gallimard. Cette longue préface intitulée “Revenir à plus de décence” semble avoir justement provoqué, choqué, indigné, bref toutes les réactions sauf la décence escomptée… A quoi l’attribuez-vous ? Ne vous semble-t-il pas — justement pour employer un des maîtres-mots heideggeriens — que l’accusation comme la disculpation de Heidegger traduisent et trahissent une réelle angoisse ?
François Fédier : Du côté de ce que vous appelez la “disculpation” — terme sur lequel il y aurait beaucoup à dire — je crois qu’il y a moins d’angoisse que de l’autre côté. Je ne me sens pas, pour ma part, spécialement angoissé par Heidegger. Que les réactions dont vous parliez continuent, est sans doute regrettable, bien que cela soit déjà en train de s’atténuer. J’ai l’impression que, comparées à ce qui s’est passé au moment de la sortie du livre ridicule de V. Farias, les réactions en ce moment sont nettement plus mesurées. Contrairement à ce que vous semblez avoir senti, je crois vraiment qu’on est en train d’aller vers plus de décence.
 O. M. : Vous écrivez (p 64) qu’il était impossible entre 1933 et 1935 de prévoir ce que seraient les crimes du nazisme…
  F. F. : …ce n’est pas moi qui dis cela, c’est un auteur allemand. Mais je pense aussi qu’il est impossible de prévoir à l’avance ce que seront les événements à venir. En 1933, on pouvait constater certaines manifestations criminelles. Ce qu’il faut se demander, au moins pour la question qui nous occupe, c’est : quelle a été l’attitude de Heidegger vis à vis de ces manifestations; j’en parle dans la préface. Mais dire qu’à partir de ces crimes-là on pouvait prévoir qu’allait s’en suivre une extermination massive d’innocents… je regrette infiniment, on ne peut le faire qu’à partir de systèmes de pensée malhonnêtes.
 O. M. : Cela dit, vous écrivez dans la même préface (p 86) que Heidegger se livre à un acte de “résistance” en acceptant d’assumer en 1933 les responsabilités de recteur de l’université de Fribourg en Brisgau : n’était-il pas au courant de la dimension totalitaire, antisémite voire criminelle de ce régime ?
  F. F. : Je pense qu’il percevait des potentialités – contre lesquelles précisément il pensait pouvoir à cette époque-là agir de la façon dont il a agi. Je signale un fait parfaitement avéré et que plus personne ne conteste à ma connaissance : Heidegger a interdit l’affichage du panneau contre les Juifs dans son université. Si vous voulez appeler cela une forme d’acquiescement à ces potentialités totalitaires, je vous en laisse la responsabilité.
  O. M. : Votre préface s’inscrit dans un contexte politique, actuel, celui de l’effondrement du bloc communiste. Vous savez que dans l’Allemagne des années 1985-1986 a éclaté la fameuse “querelle des historiens”, le “Historikerstreit”, où l’historien allemand Ernst Nolte a été accusé de replacer l’extermination dans la continuité de l’opposition au bolchevisme, où le nazisme aurait été une phase parmi d’autres. Pourriez-vous éclairer cet aspect de votre préface qui ne mentionne pas explicitement la querelle des historiens mais qui néanmoins se place politiquement dans ce contexte de la chute du mur ? Qu’est-ce que ce contexte apporte à la lecture du Heidegger politique ?
  F. F. : Sur ce point précis, qui me parait en effet très important, mon opinion est que si l’on réduit le travail de Nolte à l’idée que le national-socialisme ne s’explique que par le bolchevisme, et que deuxièmement cette explication revient à excuser en quelque façon que ce soit les crimes du nazisme, on ne rend pas honnêtement compte de ce travail : on le simplifie scandaleusement, et du même coup on schématise ce qui est complexe.  Le phénomène de la réaction disons “fasciste” puis “nationale-socialiste”, en Italie et en Allemagne, n’est pas, qu’on le veuille ou non, intégralement explicable si l’on fait abstraction de la révolution de 1917 en U.R.S.S. Que cela soit indéniable, c’est ce dont tout le monde commence à se rendre compte. Mais encore une fois, j’insiste : cela ne signifie pas du tout que le véritable responsable des crimes nazis soit le bolchevisme… Vouloir penser ainsi serait une tentative tellement grossière de blanchir le nazisme que personne d’honnête ne peut s’y arrêter.
  O. M. : Vous savez que dans ce problème l’un des enjeux n’est pas seulement que le bolchevisme serait l’un des responsables du nazisme. Ce à quoi l’on s’oppose, c’est à l’opération idéologique de relativiser la dimension criminelle du régime et notamment les persécutions dont ont été victimes les juifs. C’est la raison pour laquelle certains commentateurs ont employé le terme de “révisionnisme”.
Par ailleurs — sur cette question de l’extermination — vous êtes circonspect sur le fameux “silence” de Heidegger à ce sujet ?
  F. F. : L’entreprise d’Hitler n’est pas compréhensible, si on fait abstraction de l’élément de lutte à mort contre le système bolchevique. Si l’on veut faire abstraction de cet élément-là, on ne peut pas comprendre ce qui s’est passé dans l’Allemagne nazie. Bien entendu, le côté proprement dément de la pensée de Hitler est d’avoir amalgamé le bolchevisme et le prétendu “complot juif international”; c’est d’avoir interprété le bolchevisme d’un point de vue antisémite, c’est-à-dire en faisant du bolchevisme l’une des deux faces de ce “complot juif mondial”. Cet amalgame-là, qui constitue le noyau du délire  hitlérien, est la véritable cause de la “solution finale”. Dire cela, je ne vois pas en quoi c’est “relativiser” le crime nazi.
Deuxièmement, en ce qui concerne ce que l’on appelle le “silence” de Heidegger : rendez-vous compte qu’aujourd’hui, en 1995, nous avons encore tant de peine à dire aussi clairement qu’il le faut des choses aussi simples que ce que je viens de dire – à savoir qu’Hitler était au moins autant antibolchevique qu’antisémite, puisqu’il faisait des deux la même chose,  et que cela ne peut pas servir à relativiser les crimes  d’Hitler – rendez-vous compte qu’une grande quantité de gens n’arrivent toujours pas à comprendre cela… Essayez donc d’imaginer ce qui ce serait passé si Heidegger avait essayé d’expliquer cela en 1945 ! Il n’y a pas, à mon sens, de “silence de Heidegger” mais tout simplement : il n’a pas parlé dans le cadre qui est celui que notre époque considère comme le seul cadre où l’on puisse prendre la parole : les médias, les journaux, les télévisions. Il n’a pas parlé dans ce cadre. Est-ce que l’on peut décemment considérer que ne pas parler dans un cadre médiatique, cela revient à faire silence? Il y a chez Heidegger, concernant notre époque, une quantité de notations, après la guerre, qui vont au cœur de la question posée et qui par conséquent répondent. A nous de l’entendre !
 O. M. : Mais on parle là du silence dans sa dimension politique. Philosophiquement, il s’est trouvé des commentateurs pour dire qu’on ne trouvait rien dans la philosophie de Heidegger après 1945 qui soit une tentative de penser ce qui s’était produit à Auschwitz, alors que Auschwitz reste l’un des grands événements de ce siècle qui survient non seulement dans l’ordre de la pensée mais dans tous les domaines…
 F. F. : D’abord il faudrait peut-être se demander : quelle est l’autorité de ces commentateurs ? Je préférerais pour ma part que l’on prenne en considération le fait que tout le développement de la pensée de Heidegger concernant le nihilisme ne commence pas après le nazisme, mais a lieu publiquement dès1936, c’est-à-dire en plein nazisme. Mais je crois que nous n’avons pas répondu à la question que vous posiez tout à l’heure, celle de la “résistance”. Vous me disiez que je prétendais que Heidegger avait résisté. Or je ne prétend rien du tout. Ce que je fais, c’est constater que dans l’esquisse politique qu’il y a dans le Discours de rectorat, apparaît en toutes lettres le mot de “résistance”; et je demande : Est-ce que Heidegger a laissé échapper ce mot par inadvertance, ou bien   ne se rendait-il pas compte de ce qu’il disait ? Ou bien au contraire, est-ce un mot auquel il donne son plein sens ? Si ce mot a du sens, et si Heidegger l’écrit au moment où il prend en charge le rectorat, je demande que l’on se pose une question : que voulait-il dire, en 1933, en parlant de l’impératif, pour tout pouvoir, de laisser s’exprimer une résistance ? Je ne demande pas plus …
  O. M. : Alors d’où vient cette fascination, cette puissance de la pensée heideggerienne et cette passion qu’elle déclenche tant du point de vue de la pensée, que du point de vue politique ? N’y aurait-il pas pour être plus précis un point aveugle dans l’ensemble de la pensée de Heidegger, qui a à voir avec l’ensemble des systèmes de valeurs occidentaux, je pense en particulier à ce mot de nihilisme que vous avez prononcé, n’y a-t-il pas dans cette affaire Heidegger quelque chose qui comme Auschwitz arrive à la pensée, que la pensée n’arrive pas à penser ?
  F. F. : Tout cela est trop entremêlé… Je ne peux pas répondre en bloc…
 O. M. : D’où vient la puissance et la passion qui se déclenche autour de Heidegger, tant du point de vue de la pensée que du point de vue politique ?
  F. F. : Je n’ai pas de réponse dogmatique là-dessus, mais il me semble qu’il doit y avoir chez Heidegger quelque chose qui est très profondément au cœur des préoccupations et de la situation de notre époque…
  O. M. : … en quoi ?
  F. F. : Dans la mesure où c’est une pensée qui s’explique avec le nihilisme et qui d’abord s’y expose. N’oublions pas que la pensée de Heidegger à propos du nihilisme est quelque chose qui va… — là aussi je risque de choquer un certain nombre de gens, mais cela n’a pas d’importance — bien au-delà de la pensée du nihilisme chez Nietzsche. La façon dont Heidegger prend la question du nihilisme en fait véritablement non pas la tache aveugle, mais le foyer incandescent où se nouent toutes les questions décisives de notre temps. Ce foyer incandescent n’est pas seulement un centre de lumière; c’est un point brûlant, où se concentrent des énergies qui peuvent être épouvantablement dévastatrices.
  O. M. : La question corollaire était : n’y a-t-il pas dans la philosophie de Heidegger comme philosophie qui essaie de penser l’impensé, des éléments pour comprendre cet impensé absolu que serait la Shoah ?
  F. F. : Je ne pense pas que l’on puisse dire que la Shoah soit l’impensé absolu. Je dirais plutôt que la Shoah est une manifestation (une manifestation entièrement épouvantable) de l’impensé absolu. Il ne faut pas confondre les deux, ce qui ne signifie nullement, encore une fois, que l’on relativise ainsi l’épouvantable massacre qu’a été l’extermination. Comment vous dire ? La façon dont Heidegger entrevoit l’ensemble de l’histoire de la philosophie mène à une possibilité de comprendre ce qui d’une certaine façon, sous nos yeux, mais s’étant mis en route depuis pas mal de temps, a commencé à déraper de manière irrésistible. Quand on dit irrésistible, il faut immédiatement préciser que le travail d’une pensée comme celle de Heidegger vise précisément à résister à ce dérapage.
 O. M. : Quand vous parlez de ce “dérapage irrésistible”, vous parlez de la question de la technique, en particulier, pas seulement. Là encore le même problème se pose, l’approche de la question de la technique par Heidegger nous permet aussi de comprendre comment la technique a rendu possible l’extermination mécanique, machinale, technique, de millions d’individus, une extermination qui comprenait en elle-même la disparition du moyen de l’extermination. Est-ce que ce problème-là n’est pas aussi en germe dans la passion qui se déchaîne autour du silence de Heidegger ? Cette double occultation : la technique qui occulte jusqu’au fait qu’il y ait eu extermination, et l’occultation heideggerienne de Auschwitz…
 F. F. : Ce qui est tout à fait étrange dans votre formulation, c’est que vous semblez dire que l’homme qui essaie d’expliquer les raisons de l’occultation, c’est celui qui occulte la question…
  O. M. : …une précision donc : je ne parle pas de l’homme Heidegger mais bien de ce qu’on prête à Heidegger, je parle de la passion, de la fascination qui existe autour de Heidegger…
  F. F. : Permettez moi une remarque à propos du mot de “fascination”. Il faut être extrêmement prudent avec ce mot. “Fascination” est un mot qui décrit des phénomènes en rapport avec l’âge du monde dans lequel nous vivons. Le mot “fascination” et le mot “fascisme” sont apparentés, et ce n’est pas un hasard. Je me garde donc bien, en ce qui me concerne, de me laisser aller à la moindre fascination à l’égard de la pensée de Heidegger. Je pourrais même ajouter que si la pensée de Heidegger se met à exercer une fascination, j’y vois le signe assuré que l’on s’y prend très mal avec elle.
 O. M. : Donc qu’en est-il de cette double occultation : que la technique occulte jusqu’à l’extermination, et le fait qu’on prête à Heidegger, le fait d’avoir occulté la dimension de l’extermination, ce fameux silence ?
  F. F. : Mais il n’y a pas d’occultation chez Heidegger! Permettez-moi de signaler ce dont je m’étonne dans le texte Critique et soupçon, à présent publié dans Regarder voir (Les Belles Lettres, Paris, 1995). D’un côté, on prétend que Heidegger ne dit rien à propos de l’extermination, et l’on s’en scandalise; et quand, d’un autre côté, on produit un texte de Heidegger qui en parle, on trouve scandaleux ce qu’il en dit – avant même de se préoccuper du sens que pourrait avoir son propos. Rendons-nous d’abord une bonne fois compte de ce fait caractéristique : quand Heidegger parle de quoi que ce soit, il y a un déchaînement de passions hostiles.
 O. M. : … c’est ce que j’appelais la démesure du scandale. Quoi du point de vue allemand sur cette affaire, sur ce scandale, non seulement sur cette parution récente des Écrits politiques mais aussi sur l’Affaire Heidegger il y a huit ans ?
 F. F. : En ce qui concerne les Allemands et la façon dont ils se comportent par rapport à Heidegger, il y a évidemment un tout autre psychodrame qu’en France. En Allemagne s’est constitué tout un ensemble de barrières contre la pensée de Heidegger, et sur ce point j’aimerais dire quelque chose que je n’ai encore jamais dit. Je considère que l’Allemagne, depuis 1945, a suivi un parcours politique assez exemplaire, avec un souci de la démocratie tout à fait exceptionnel dans les pays européens. Par conséquent on ne me trouvera évidemment pas parmi les gens qui critiquent l’attitude politique générale des Allemands sur ce point. J’irais même jusqu’à dire que si, pour arriver à cela, le prix qu’ils avaient à payer était en particulier d’occulter la pensée de Heidegger, je m’en accommoderais volontiers. Car je crois qu’un jour ou l’autre les Allemands redécouvriront Heidegger, comme l’a dit le vieux Gadamer : “Heidegger nous reviendra par l’étranger”. Je crois qu’à un moment ils redécouvriront Heidegger. Si les Allemands restent ce “peuple du milieu”, comme disait Heidegger, alors sera venu pour eux aussi le temps d’un travail sérieux et porteur d’avenir.
 O.M. : Pour conclure j’aimerai que vous me disiez un mot sur la note 16 page 294 des Écrits politiques, qui concerne le fameux «Sieg Heil», qui dans l’écho médiatique français de ce livre à fait couler de l’encre : “Que veut dire «Sieg Heil»  ?” écrivez-vous. “Aujourd’hui l’expression «Ski Heil» s’emploie sans la moindre connotation politique, pour se souhaiter, entre randonneurs à ski, une bonne course. […] Dans la bouche de Heidegger, «Sieg Heil» exprime par conséquent le souhait que les ouvertures du discours de la paix trouvent chez les autres nations un écho favorable […]” J’ai envie de vous dire, avec un rien d’ironie bien sûr : n’y a-t-il pas là un peu d’indécence ?
 F. F. : Laissez-moi vous lire ce passage d’un livre que je ne connais que depuis hier, un livre de Vassili Axionov, qui s’appelle Une saga moscovite (Chap. 7, p. 121). Il s’agit du défilé pour le dixième anniversaire de la Révolution d’Octobre, donc 1927.  Parmi les innombrables délégations défile un régiment d’anciens combattants allemands qui brandissent leur poing fermé. Or que font ces prolétaires allemands, pour répondre aux saluts des spectateurs moscovites ? Je cite : “Sieg Heil! braillent les Allemands.” Je souligne encore une fois que c’est la délégation des prolétaires allemands qui criait “Sieg Heil!” Quand on me reproche aujourd’hui d’être indécent en disant qu’en 1933, “Sieg Heil” n’était pas une manière de parler absolument réservée au nazisme, je viens d’administrer la preuve qu’on a tort; c’est tout ce que j’ai à dire.
                                                           
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***
L’irréprochable
(paru dans STUDIA PHAENOMENOLOGICA. Romanian Journal for Phenomenology: Special issue 2003: Madalina Diaconu (ed.), Kunst und Wahrheit. Festschrift fur Walter Biemel zu seinem 85. Geburtstag, pp. 119-130)
 
                                                                                                                         S’ils se taisent, je me tairai…
Jean de Condé, trouvère (Fin du XIIIème siècle).
 
Pour rendre hommage comme il faut à Walter Biemel, je dois commencer par raconter comment, après avoir eu la chance de rencontrer Jean Beaufret, j’ai pu revenir des préjugés contre Heidegger dont j’avais été la consentante victime.
Un jeune étudiant en philosophie qui cherche à s’orienter dans ses études et dans le monde, se sert volontiers de repères simples, et d’abord du plus simple d’entre eux, le repère négatif  (la figure du “mauvais”), surtout s’il le partage avec le plus grand nombre. Dans le milieu intellectuel du début des années cinquante circulait déjà autour de Heidegger un bel ensemble de calomnies; j’en étais naturellement imbu, au point de nourrir à mon tour les soupçons les plus insidieux à son égard, ceux qui n’ont même plus besoin d’être formulés pour que s’entretienne une robuste antipathie.
Aujourd’hui, près de cinquante ans plus tard, les mêmes mécanismes continuent de fonctionner : une cabale hétéroclite veille à raviver régulièrement la plus grave des suspicions sur un homme et sur une pensée dont je prétends aujourd’hui pour ma part qu’ils sont l’un comme l’autre irréprochables. Je donnerai plus loin les raisons qui me conduisent au choix de ce terme, et l’acception exacte dans laquelle je le prends.
Avoir cru autrefois (je n’ose plus dire “en toute bonne foi”) à ce que j’entendais colporter sur le “cas Heidegger” m’oblige moins désormais à être indulgent vis-à-vis des victimes actuelles de ce battage, qu’à attirer avec toujours plus d’intransigeance leur attention sur le piège qui leur est tendu, et surtout sur ce qui motive la constance avec laquelle on persiste à le leur tendre.
Comment Jean Beaufret s’y prenait-il pour guérir ses élèves de leurs préventions à l’égard de Heidegger ? En les mettant simplement au contact direct des textes.
Je défie quiconque de lire sérieusement  Heidegger, et de pouvoir continuer à soutenir que ce qu’il vient de lire le lui rend suspect. Mais lire sérieusement, cela ne s’improvise pas, et demande un apprentissage. Le harcèlement contre Heidegger revient en fait à entretenir autour de sa pensée et de sa personne un halo de méfiance chargé d’inhiber par avance toute velléité d’observer à leur égard, ne serait-ce qu’en un premier temps, une simple attitude d’objectivité. Ainsi se forme une boucle aussi banale qu’efficace : la méfiance engendre un interdit, lequel renforce la méfiance.
Il suffit, je le répète, de se mettre sérieusement à l’étude de ce que Heidegger écrit pour voir la véritable fonction de ce cercle vicieux : servir de rideau de fumée – lequel cependant ne peut plus, une fois identifié comme tel, que se dissiper. C’est bien pourquoi l’effort principal des dénonciateurs vise à empêcher d’aller y regarder par soi-même.
C’est bien en le lisant que j’ai commencé à voir que, loin d’être un penseur sulfureux, Heidegger est probablement l’un des rares auprès desquels notre monde pourrait trouver à se sortir d’une impasse de péril extrême, où nous nous engageons, sinon, avec chaque jour moins de chances de réchapper.
Mais plus je lisais les textes de Heidegger, plus m’intriguait du même coup l’homme qui les avait écrits. Bien avant de le lire, je vivais déjà dans la conviction qu’une possible disparité entre l’élévation d’une œuvre et les carences de son auteur ne vaut que pour ce qui, somme toute, émerge à peine au-dessus de la médiocrité. J’étais donc profondément curieux de voir l’homme Martin Heidegger, et de le mesurer au considérable penseur que je découvrais peu à peu en m’étant mis à lire ses livres. C’est pourquoi, quand j’ai eu la possibilité de le rencontrer, j’ai observé cet homme avec tant d’attention.
J’ai vu Heidegger pour la première fois à l’occasion de la conférence qu’il était venu prononcer à l’université d’Aix-en-Provence fin mars 1958. Cette conférence, c’est le texte Hegel et les Grecs. Après la conférence, je lui ai été présenté par Jean Beaufret, et le lendemain en fin de matinée j’ai participé à un petit séminaire que Heidegger avait tenu à organiser avec quelques étudiants et enseignants, en écho à la conférence de la veille.
Ce qui m’a le plus frappé lors de ce premier contact, je m’en souviens bien, c’est un contraste étonnant, que j’ai souvent éprouvé par la suite et auquel je n’ai cessé de repenser depuis. Autant Heidegger était concentré, présent, rivé exclusivement à la pensée quand il était à son travail, autant c’était, dans la vie de tous les jours – pourvu que ce ne fût pas dans un cadre officiel ou mondain – un homme détendu et ouvert. Tandis qu’il s’avançait pour prendre la parole dans le grand amphithéâtre d’Aix, il était déjà à ce point pénétré, et j’oserai même dire : plein de ce qu’il s’apprêtait à lire qu’il donnait la très saisissante impression d’être physiquement plus massif et plus grand qu’il n’était en réalité. Ce dont je me rendis compte après la conférence, en le voyant face à face. Je suis moi-même de taille moyenne; or il était sensiblement plus petit que moi (plus petit même que Bonaparte ou Mozart, lesquels mesuraient 1 m 66). Assis, après la conférence, au fond du Café des “Deux Garçons”, il parlait avec la plus grande simplicité. Tout en l’écoutant, je remarquais sous une apparence de solidité ce qu’il avait  de physiquement fragile, par exemple l’extrême  finesse des attaches. Plus tard, j’ai pu constater que cela ne l’empêchait nullement d’entreprendre sur un rythme soutenu de longues marches tout au long des pentes de la Forêt-Noire.
Le séminaire du lendemain de la conférence est le premier auquel j’ai assisté. Ce qui m’y a tout autant surpris, c’est le comportement bienveillant de Heidegger. Il ne s’agissait pas pour lui d’imposer quoi que ce soit. Tout au contraire, il était d’emblée attentif à ce que disaient ou cherchaient à dire les participants; mieux encore : il était attentionné – d’une manière dont je n’avais jamais encore eu aucun exemple – comme s’il s’attendait à ce que le moindre des interlocuteurs pût apporter quelque clarté sur des questions qui lui demeuraient à lui-même encore obscures. Ce n’était évidemment pas une attention affectée.
Aussi me suis-je très vite mis en quête de témoins ayant connu et fréquenté Heidegger depuis de longues années. Je voulais apprendre d’eux si Heidegger avait changé d’attitude; car je m’imaginais que, plus jeune, cet homme devait être tout le contraire de celui que j’avais sous les yeux : un professeur cassant, peut-être même dur, prompt à rabrouer les moindres insuffisances de ses étudiants.
C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Walter Biemel – mais pas seulement de lui. Je ne voudrais pas oublier ici une femme exquise, Ingeborg Krummer-Schroth, qui avait assisté à tous les cours et séminaires de Heidegger depuis 1934. Je me souviens de sa réponse, lorsque je lui ai demandé si le Heidegger de la pleine maturité était un professeur intraitable. — “Qui a bien pu vous dire cela!” me dit-elle avec une expression de complet ébahissement. Et elle se mit à me raconter ses souvenirs d’étudiante – lesquels avec vingt-cinq ans d’intervalle venaient coïncider avec mes impressions toutes fraîches : même bienveillance, même écoute – de la part d’un homme qui par ailleurs écrit et pense sans la moindre compromission. Même bienveillance et même écoute, mais pas au détriment de l’autre aspect de Heidegger au travail avec ses étudiants, à savoir l’impressionnante capacité de ne pas perdre son fil, malgré l’absolue liberté laissée – que dis-je ? demandée aux interlocuteurs.
J’ai assisté, avec Jean Beaufret et Julien Hervier, au séminaire de Todtnauberg, en août 1962. Il était consacré au difficile texte Temps et Être. Puis, toujours désireux de pouvoir observer Heidegger au travail en séminaire, j’ai eu la joie de le voir accepter l’idée de venir en Provence. Ce furent les “Séminaires du Thor” – dont Hannah Arendt écrivit, dans une lettre envoyée à Heidegger peu d’années après : « J’ai enfin pu lire le Séminaire du Thor. En voilà un, de document extraordinaire! À tous points de vue. Et pour moi, d’une importance toute particulière : cela m’a tellement rappelé le temps de Marbourg, et toi comme maître, à ceci près que c’est maintenant toi aujourd’hui, au cœur de ta pensée d’aujourd’hui.»
Hannah Arendt a raison : avec Heidegger, il s’agit bien d’un maître. Mais pas du tout de ce que nous, français, appelons un “maître à penser”, quelqu’un chez qui l’on va chercher une doctrine toute faite pour enfin (espère-t-on) pouvoir s’orienter au milieu des difficultés inextricables de la vie. Avec Heidegger, pas de doctrine. C’est un maître au sens du maître d’école – de l’instituteur – celui chez qui l’on apprend les rudiments qui servent à apprendre tout le reste. Heidegger est un maître dans l’art d’apprendre, soi-même, à se poser les vraies questions : celles qui ne peuvent recevoir de réponse au sens habituel du mot, parce que les vraies questions vous ramènent à l’ultime précarité, où l’existence ne vous laisse plus comme issue que de déployer, quelle qu’elle soit, votre carrure. En cela il est effectivement maître – au vieux sens latin du magister, le symétrique inverse du minister. Autant ce que fait ce dernier est minime, de simple administration, autant le magister s’occupe d’accroître, d’augmenter. C’est toujours pour moi un sujet d’étonnement que de constater comment on ne cesse d’esquiver, en pensée comme en action, un thème pourtant constant chez Heidegger, celui de l’attitude à avoir vis-à-vis de ce que l’on cherche à comprendre . Ainsi peut-on lire, dans la transition qui va de la 7ème à la 8ème heure du Cours “Was heißt Denken ?” :
 
« Si nous voulons aller à la rencontre de ce qu’a pensé un philosophe, il nous faut agrandir encore ce qu’il y a de grand chez lui. (…) Si au contraire notre projet se limite à seulement vouloir porter contre lui des attaques, rien qu’en voulant cela, nous avons déjà amoindri ce qu’il y a de grand en lui.»
On reste loin du compte en limitant ce propos à n’être qu’une règle d’interprétation, ou de “lecture”. Ou plutôt, le prenant ainsi, on se fait une idée bien douillette de la lecture, que l’on entend alors comme une pêche d’informations, laquelle a donc intérêt à se faire le plus vite et le plus astucieusement possible. Heidegger a écrit en 1954 un petit texte qui s’intitule : Que demande “lire” ? (Édition intégrale, t. 13, p. 111) :
 
« Que demande “lire” ? Ce dont tout dépend, ce qui décide de tout quand il s’agit de lire, c’est le recueillement. Sur quoi le recueillement rassemble-t-il ? Sur ce qui est écrit, sur ce qui est dit par écrit. Lire, dans l’acception propre du terme, c’est se recueillir sur ce qui a déjà  fait, un jour, à notre insu, entrer notre être au sein du partage que nous adresse la parole – que nous ayons à  cœur d’y répondre, ou bien, n’y répondant pas, que nous lui fassions faux bond.
En l’absence de cette lecture, nous sommes du même coup hors d’état de pouvoir seulement voir ce qui nous regarde, c’est-à-dire d’envisager ce qui fait apparition en son éclat propre.»
Voilà qui jette quelque lumière sur la remarque en incise qui se trouve dans Le chemin de campagne, où il est question de Maître Eckhart, le “vieux maître de lecture et de vie”. L’une des nombreuses choses dont la lecture de Heidegger permet en effet non seulement de faire l’expérience, mais qu’elle permet aussi de penser, c’est l’unité dans laquelle vivre, quand c’est de vivre au sens le plus plein qu’il s’agit, est inséparable d’un savoir – quelle que soit la manière, spontanée et instinctive ou bien très subtile, dont il s’articule, mais où d’emblée l’art de vivre se déploie lui-même en vie de l’esprit. Comme le dit encore Hannah Arendt, dans une autre lettre à Heidegger : « Personne ne lit comme toi.»
Cela, je ne l’ai pas perçu dès l’abord dans toute sa redoutable simplicité, ni surtout dans sa portée proprement unitive. Je ne voyais pas encore en sa limpide lisibilité – pour recourir aux termes facilement rébarbatifs du jargon philosophique – que l’herméneutique est déjà en soi-même toute l’éthique (en langage de tous les jours : qu’on ne peut pas être à la fois un grand penseur et un individu par ailleurs douteux – ce qui, si je ne m’abuse, devrait avoir de quoi réveiller les cœurs les mieux endurcis).
On entrevoit peut-être ici pourquoi m’a attiré la tâche (apparemment étrange, même pour plus d’un ami proche) de faire entendre à mes contemporains que Heidegger n’est décidément pas ce que l’on nous présente encore aujourd’hui à peu près partout : ce personnage qui se serait criminellement compromis avec un régime criminel .
Voilà pourquoi je suis allé, dès la fin des années cinquante, interroger nombre d’anciens étudiants de Heidegger, et même quelques anciens collègues. Je me souviens du jour où j’ai rencontré le grand philologue Wolfgang Schadewaldt. C’était après la publication de l’article Trois attaques contre Heidegger dans la revue “Critique”. Dès qu’il m’eut identifié comme leur auteur, il manifesta à mon égard une particulière amabilité : « Tout ce que vous avez écrit là est vrai! ». Et il ajouta : « Si vous venez chez moi, à Tübingen, je vous montrerai d’autres documents qui vous permettront d’aller plus loin encore dans la défense de Heidegger.» Mais je devais, à ce moment déjà, assurer mon service au lycée, et cette invitation n’a pu se concrétiser. Même réaction de la part d’Emil Staiger, de Zurich. J’ai déjà parlé d’Ingeborg Krummer-Schroth. Par manque d’espace, il me faut aussi, hélas, passer sous silence ce que m’ont confié tant d’anciens étudiants. Mais je tiens à évoquer tout spécialement Walter Biemel.
C’est qu’il reste témoin des années d’enseignement de Heidegger au moment où le régime hitlérien entrait dans le paroxysme de sa criminalité. Walter Biemel est arrivé à Fribourg-en-Brisgau en mars 1942, et il a été étudiant de Heidegger jusqu’à l’été 1944. Par lui, au cours de longues conversations, j’ai pu me faire une idée précise de l’attitude du philosophe non seulement dans la “sphère privée”, mais encore comme professeur d’Université. Depuis, toutes ces confidences ont été rendues publiques dans plusieurs textes de Walter Biemel, malheureusement encore non-traduits dans notre langue. Mais il faut ajouter qu’on n’y a pas, en Allemagne non plus, prêté l’attention qu’ils méritent – pour la raison probable que, là-bas comme ici, ne plus pouvoir s’abriter derrière le fantasme d’un Heidegger suspect a priori rendrait obligatoire un certain nombre de révisions déchirantes – perspective assurément grosse d’angoisses diverses.
Ce que je cherchais, en interrogeant Walter Biemel, c’était à vérifier si mon intuition concernant le “caractère” de Heidegger correspondait à la vérité. On se souvient peut-être du mot de Sartre : “Heidegger n’a pas de caractère, voilà la vérité.” Travailler Heidegger m’avait déjà amené à fortement douter du sérieux de ce propos.
Avec Walter Biemel, témoin direct, j’étais en mesure d’apprendre si Heidegger avait vraiment “manqué de caractère” – et précisément à l’époque cruciale des années 1942-1944. Ce que m’a alors raconté Walter Biemel est venu corroborer ce que je pressentais. À l’université de Fribourg, me disait-il (et comme j’ai dit plus haut, il l’a publié depuis), Heidegger était le seul professeur qui ne commençait pas ses cours en faisant le salut hitlérien. Je me souviens lui avoir alors demandé : “Voulez-vous dire que les professeurs hostiles au régime, ceux qui allaient former, après l’effondrement du nazisme, la commission d’épuration de l’université devant laquelle Heidegger a été sommé de comparaître, faisaient, eux, le salut hitlérien au commencement de leurs cours ?” — “Évidemment! Seul Heidegger ne le faisait pas”, me répondit Walter Biemel en frappant la table du plat de la main .
Des années plus tard, peu après qu’eut été édité l’extravagant factum de Victor Farias (lequel – tel un pétrolier englouti qui continue de polluer les côtes – sert toujours de référence à la propagation des calomnies), j’ai dit un jour publiquement : “Heidegger n’était pas un héros”. Il me paraît en effet que ne pas faire le salut pourtant officiellement prescrit ne mérite pas à propremenr parler la qualification d’acte héroïque. À ma grande surprise – car je n’avais pas encore mesuré à quel degré de mauvaise foi pouvait conduire l’acharnement contre Heidegger – un détracteur falsifia mon propos, prétendant que j’avais dit : “Heidegger était un lâche”.
Jamais je n’aurai l’impudence de déclarer que ces collègues réellement hostiles au nazisme, mais qui observaient les prescriptions officielles, étaient des lâches. Ils étaient simplement prudents et conformistes. Heidegger – qui n’était donc pas un héros – n’a été à ce moment là (qui, je le répète, coïncide avec la période la plus maléfique du régime nazi) ni conformiste, ni prudent. Pour moi, c’est une preuve très éclatante de caractère.
Walter Biemel ne manquait pas d’attirer mon attention sur le fait tout aussi important que cette attitude courageuse de Heidegger étaient parfaitement comprise par les étudiants. Aussi me confia-t-il n’avoir pas été étonné outre mesure, lors de la première visite privée qu’il lui rendit à son domicile, de voir Heidegger se livrer à une critique en règle du régime nazi, “qu’il traitait de criminel”. C’était la première fois, ajouta-t-il, que j’entendais prononcer des propos aussi graves de la bouche d’un professeur d’Université.
Mais ce récit, pour moi, est décisif pour une autre raison encore. Je suis tombé, en effet, lors de mes investigations, sur un témoignage selon lequel Heidegger aurait employé dès 1935 le terme de “criminel” pour désigner le régime nazi. En droit, le témoignage d’un seul n’est pas recevable; aussi n’en ai-je jamais fait état – ce qui ne m’empêche nullement d’être persuadé, à titre personnel, que Heidegger pensait déjà ainsi deux ans  seulement après le pas de clerc qu’a été le fait de croire un temps que soutenir Hitler n’était pas inconciliable avec s’engager pour une véritable révolution.
 
 
J’ai dit en commençant que je regarde aujourd’hui Heidegger, aussi bien en tant qu’homme qu’en tant que philosophe, comme irréprochable. Le moment est venu de m’expliquer. Comme j’ai perdu tout espoir de ramener à la raison ceux qui se font une religion de “démasquer” (comme ils disent), tapi derrière la pensée de Heidegger,  un “archi-fascisme”  “néo-néolithique” (on croit rêver! – mais ces balivernes ont bel et bien été proférées dans un récent colloque de “spécialistes”, et sans provoquer l’hilarité), je m’adresse aux gens qui voudront bien examiner, chacun en son for intérieur, la portée et la pertinence des arguments que j’avance.
L’irréprochable, je l’entends de manière parfaitement univoque comme : ce à quoi l’on ne peut pas recevablement adresser de reproche. Je crois qu’irréprochable peut être entendu ainsi par tous.
Que reproche-t-on à Heidegger ? Toujours et encore, ce que l’on prend bien soin d’appeler son “adhésion au nazisme”. Or cette formulation est inadmissible – pour la raison claire qu’en bon français, “adhésion au nazisme”, cela signifie adhésion à l’idéologie raciale des nazis, laquelle implique : l’extermination des Juifs, la réduction en esclavage des “races” prétendues “inférieures”, et la création, par sélection des “meilleurs”, d’une race appelée à incarner l’humanité future.  Rien que dire : “l’adhésion de Heidegger au nazisme”, cela implique par conséquent – qu’on le veuille, ou bien que l’on ne s’en rende pas clairement compte – que Heidegger a donné son assentiment à cette idéologie criminelle.
Or je soutiens, ici en France, depuis près de quarante ans, que jamais Heidegger n’a “donné son assentiment au crime” – comme on peut encore le lire, écrit noir sur blanc, ou l’entendre déclarer avec impudence dans de nombreux congrès “philosophiques”. Et je continuerai à le redire tant qu’il faudra, non sans savoir que les preuves que j’avance, du seul fait qu’elles visent à établir que Heidegger n’a pas fait cela, sont des preuves indirectes. Or, par leur nature même, des preuves indirectes sont hors d’état d’établir positivement que quelqu’un n’a pas participé – ou même donné son assentiment – à un crime. Dans ces circonstances, lever tout à fait un soupçon est une tâche presque impossible à mener jusqu’à son complet aboutissement, vu le caractère indirect de la démonstration. Mais n’oublions pas par ailleurs que l’hostilité de l’opinion publique est systématiquement entretenue contre le soupçonné. C’est pourquoi il est si important de rappeler les raisons de cette louche hostilité. Il faut faire voir aux honnêtes gens comment les manœuvres des dénonciateurs visent à culpabiliser l’intérêt que l’on pourrait porter à l’œuvre de cet homme.
 
À présent, regardons de plus près. Si c’est bien une inacceptable calomnie que de parler d’une “adhésion de Heidegger au nazisme”, il n’en reste pas moins que le philosophe s’est engagé, pendant son Rectorat, en soutenant sans réserve plusieurs initiatives du nouveau régime. Je pèse mes mots, et ne dis pas : “en soutenant sans réserve le nouveau régime” – parce que, précisément, il ne soutient pas tout ce qui se fait avec l’arrivée au pouvoir du régime en question. L’une des premières mesures prise par le recteur Heidegger est un fait incontestable et très significatif par lui-même : interdire dans les locaux universitaires de Fribourg-en-Brisgau l’affichage du “Placard contre les Juifs” rédigé par les associations d’étudiants nationaux-socialistes (et qui sera affiché dans presque toutes les autres universités d’Allemagne). Ce fait indéniable (que les détracteurs de Heidegger, au mépris de la plus élémentaire honnêteté, passent sous silence, ou bien dont ils cherchent à minimiser la signification pourtant patente) permet, à mon sens, de se faire une idée plus claire des conditions dans lesquelles Heidegger  a cru pouvoir assumer la charge du rectorat.
Si l’on veut ne pas rester prisonnier des fantasmes, il faut partir de la situation telle que la juge Heidegger au moment où il choisit d’accepter d’être recteur.  À la fin de son Discours de Rectorat, Heidegger en parle – nous sommes le 27 mai 1933 – en usant de la formulation suivante :  aujourd’hui, «… alors que la force spirituelle de l’Occident fait défaut et que l’Occident craque de toutes ses jointures.» Ce qu’il faut bien noter ici, c’est que Heidegger ne limite pas son propos à la situation interne de l’Allemagne (laquelle, en ce début 1933, est pourtant catastrophique). Son diagnostic s’étend à l’ensemble du monde occidental, où il constate un phénomène sans précédent, qu’il est possible – à condition d’entendre le mot parler dans tout ce qu’il a de réellement inquiétant (“la machine terraquée détraquée”) – de nommer : détraquement. Il est plus qu’urgent pour tous d’y prêter la plus lucide des attentions. Car si l’on veut  garder une chance de n’y pas succomber, il faut faire face à ce détraquement, c’est-à-dire d’abord reconnaître ce qui s’y passe, afin d’apprendre comment s’en dégager. Voilà ce que j’ai nommé plus haut : engagement pour une véritable révolution. Heidegger, bien avant 1933, sait que le monde actuel ne peut plus faire l’économie d’une vraie révolution.
Ne confondons pas le diagnostic (le monde occidental s’est fourvoyé dans une impasse) avec ce que l’on nomme en Allemagne “Kulturpessimismus” – le “pessimisme relativement au processus général de civilisation”. Il n’y a en effet simplement pas de place, chez Heidegger, pour un pessimisme. Il s’agit au contraire, en convoquant toutes les forces capables d’affronter le péril (qui est dans doute encore plus pernicieux en notre début du XXIème siècle qu’il y a maintenant soixante-dix ans), de ne pas céder au découragement, mais de rendre son magistère à la pensée.
Aussi ne faut-il pas croire débilement que Heidegger ait vu en Hitler un “sauveur”, ou même un “homme providentiel”. Il n’éprouvait certes pas pour lui cette répulsion instinctive que nous ressentons quand nous voyons attaquer de front l’héritage de la Révolution française. Mais dès avant cette époque, Heidegger avait fait sienne une conception de la révolution selon laquelle la Révolution française n’a été, tout bien considéré, qu’une tentative avortée, exactement comme la révolution bolchevique de 1917 qui se voulait l’héritière de celle de 1789. N’oublions pas ce qui n’a cessé d’avoir un écho majeur chez lui, à savoir la profession de foi que prononce Hölderlin dans sa lettre du 10 janvier 1797 : « Je crois à une révolution des modes de conscience et de représentation qui fera honte à tout ce qui l’aura précédé.» Ce qui s’esquisse dans le propos du poète, nous en sommes aujourd’hui terriblement loin. Dans cet éloignement, le nazisme a incontestablement joué, quant à lui, un rôle particulièrement sinistre. C’est bien pourquoi nous trouble, sinon même nous révolte de voir Heidegger s’engager un temps aux côtés du dictateur qui incarne pour nous l’antithèse de la véritable révolution.
Il importe donc de bien prendre en vue le moment chronologique de cet engagement. Au tout début de l’année 1933 (et pendant plus d’un an), le pouvoir d’Hitler est bien loin d’être total. Les observateurs, dans le monde entier, se demandent s’il va durer plus de quelques mois. Heidegger, pendant ces quelques mois, examine ce que propose le nouveau chancelier. Ne rejetant pas tout par principe, il donne son assentiment à ce qu’il juge acceptable, tout en s’opposant sans fléchir à ce qu’il juge inadmissible. En regardant de la sorte cet engagement, nous pouvons du même coup y repérer par où il pèche : Heidegger n’a pas vu d’emblée que la nature totalitaire de l’hitlérisme allait  s’imposer irrésistiblement, et que de ce fait une distinction entre l’acceptable et l’inadmissible perdrait nécessairement toute pertinence, vu que, dans un totalitarisme, tout est proposé d’un seul tenant – plus exactement encore : vu que tout y est donné à approuver en bloc, de sorte que l’idée même d’y infléchir quoi que ce soit se révèle en fin de compte être chimérique.
Peut-on reprocher à Heidegger de ne pas s’en être aperçu d’emblée ? Pour être à même de répondre honnêtement, il faut préalablement s’être posé la question : ne pas comprendre d’emblée la nature fondamentalement totalitaire d’un régime, est-ce vouloir s’aveugler soi-même ?
Je viens de relater comment Heidegger s’était opposé à une initiative des étudiants nationaux-socialistes. N’est-ce pas clairement une tentative pour marquer une limite à ne pas franchir, une tentative qui permettait en même temps au recteur de tester la marge de liberté dont il disposait ?
Un autre fait, tout aussi incontestable et significatif, l’interdiction faite aux troupes nazies de procéder devant les locaux de l’université à l’“autodafé” des livres d’auteurs juifs ou marxistes peut (et dans mon esprit : elle doit) être, elle aussi, interprétée de la même manière, c’est-à-dire comme refus, par le recteur, de ce qu’il juge incompatible avec ce pour quoi il a accepté la charge du rectorat. Il se trouve que dans les premiers mois d’installation du nouveau régime, les hitlériens n’ont pas réagi à de tels refus comme ils le feront plus tard (c’est-à-dire par l’élimination pure et simple du récalcitrant). Ce qui pouvait amener ce dernier à penser qu’il n’était pas vain d’agir comme il le faisait.
 Mais à peine aura-t-il compris qu’avec ce type d’action il n’aboutissait à rien d’autre qu’à repousser les échéances, sans obtenir de véritables garanties d’indépendance, Heidegger démissionnera de son poste. Rappelons que cette démission, il la présente en février 1934, et qu’elle sera entérinée le 27 avril.
 
Il aura donc fallu environ neuf mois à Heidegger ( à peu près le même temps que mettra Bernanos, à Majorque, avant de saisir le vrai visage de la “Croisade” franquiste) pour comprendre que les possibilités de réussite de son action étaient épuisées. C’est vers cette époque (1934) qu’il note dans un carnet encore inédit : « Le national-socialisme est un principe barbare.» Nouvel indice venant à mes yeux corroborer le témoignage dont j’ai fait état plus haut, celui qui rapporte que Heidegger qualifiait dès 1935 le régime hitlérien de criminel. Mais pour pouvoir seulement en accepter la possibilité, il faut préalablement s’être rendu compte que croire à un Heidegger sans caractère, c’est se raconter des sornettes.
On peut encore vérifier ainsi, auprès de nombreux témoins, comme dans des textes aujourd’hui publiés, que Heidegger n’hésitait pas, dans des circonstances semi-publiques à déclarer sans ambages que sa tentative de rectorat avait été une complète erreur. Est-il encore possible, dans ces conditions, de reprocher à Heidegger d’avoir gardé le silence sur le caractère exécrable du nazisme ? Ne pas garder le silence, pendant que le régime déploie sa malfaisance, n’est-ce pas déjà une forme de résistance ?
Pour qui se met à l’étude sérieuse des Cours que Heidegger a professé de 1933 à 1944, il ne peut plus échapper ce que n’ont cessé de redire d’innombrables étudiants de cette période, à savoir qu’ils y entendaient clairement une critique du régime en place, au point qu’ils craignaient parfois de voir Heidegger arrêté par la police secrète d’État. Que cela ne soit pas arrivé atteste uniquement le mépris dans lequel les nazis tenaient tout ce qui restait limité à la sphère du monde universitaire, et n’avait donc pas de retentissement dans les masses.
Mais concernant la façon dont nous regardons cette forme de résistance, quelque chose d’essentiel ne doit pas nous échapper : l’opposition de Heidegger au national-socialisme ne se fonde pas sur une doctrine établie.  Elle ne s’appuie ni sur le marxisme ni sur le libéralisme. De ce fait, elle ne peut guère être comprise par ceux qui, pour s’opposer au nazisme, ont besoin de l’un et de l’autre comme normes d’opposition, et refusent dogmatiquement qu’il puisse y avoir ailleurs la moindre possibilité de véritable résistance.
Avoir pourtant flétri à sa manière le régime hitlérien depuis bien avant que ce dernier ne se trouvât en mauvaise posture, voilà ce qui me semble dispenser Heidegger d’avoir à manifester, après le danger, une sévérité d’autant plus appuyée qu’elle aurait été gardée secrète au moment où le régime était au faîte de sa puissance. Mais quant à nous, cela ne nous dispense nullement de l’effort que demande la compréhension d’une pensée s’opposant à ce régime de façon parfaitement originale – et, pour peu que l’on commence à en saisir l’originalité, avec une absolue radicalité.
 
Je n’ai pas encore parlé d’un ultime reproche que l’on fait à Heidegger, peut-être encore plus grave, parce que plus insidieux. Il n’a d’ailleurs été formulé en toutes lettres que par ses détracteurs les plus forcenés et obtus, tellement il est évidemment contraire à toute vraisemblance. C’est le reproche d’antisémitisme.
 Désormais, le style dans lequel on y accuse Heidegger est devenu lui-même assez enveloppé. C’est ainsi que dans l’hebdomadaire helvétique “Die Weltwoche” (n° 49, 8 décembre 1994, p. 31), on a pu lire un entretien avec Madame Jeanne Hersch où cette accusation gagne pour ainsi dire sa forme achevée.
Il ne fait pas de doute, dit Madame Hersch, qu’il n’y a jamais eu chez Heidegger d’attitude ou d’action antisémite au sens propre. Mais elle ajoute : « ce qui peut lui être reproché, c’est de n’avoir pas été assez anti-antisémite.»
Ce qui saute aux yeux dans cette phrase, c’est la manière naïve (tout à fait analogue aux dénégations puériles) dont le grief est maintenu coûte que coûte. Le prévenu n’est pas coupable du crime dont on l’accuse – il n’en est pas moins coupable, puisqu’il n’a pas assez combattu ce dont on ne peut l’accuser!
Que peut bien vouloir dire : ne pas être assez anti-antisémite ? Quand donc aura-t-on assez mené le bon combat, si l’on entend strictement l’ignominie qui consiste à condamner d’avance quelqu’un non pour ce qu’il aurait fait, mais pour ce qu’il est censé être ? La réponse est simple : quand personne ne portera plus accusation pour autre chose que ce qu’a fait un accusé – non pour ce qu’il n’a pas fait, ni même pour ce qu’il n’a pas assez fait. Tant que ce stade n’est pas atteint, il est clair que nous pouvons tous, en conscience, nous reprocher de n’avoir pas assez lutté.
 
Ces remarques mènent naturellement à dire un mot de la justice. Là aussi, la pensée révolutionnante de Hölderlin ouvre des aperçus auxquels notre temps est devenu obstinément sourd (à l’exception notable de Martin Heidegger qui s’est, lui au contraire, mis à son écoute pour entreprendre rien de moins qu’un autre départ pour penser).
Dans les Remarques sur Œdipe, écrites environ cinq ans après la lettre dont a été citée la phrase concernant la “révolution des modes de conscience et de représentation”, le poète parle du Roi Œdipe en son office de juge; et il note :
 
« Oedipe interprète la parole de l’oracle de manière trop infinie, pris dans la tentation d’aller  en direction du nefas.»
Ce que recouvre le mot “nefas”, Hölderlin l’explique quelques lignes plus bas. L’interdit – ce que les Dieux ne permettent pas – Œdipe le prononce (dit-il) « en ce qu’il fait porter soupçonneusement l’interprétation du commandement universel sur un cas particulier.»
La parole néfaste est celle qui n’observe pas la séparation entre le monde des hommes et le monde des Dieux. Elle est, en d’autres termes, cet égarement au sein de quoi un mortel outrepasse l’humaine condition en parlant comme seuls les Dieux ont droit de parler. Dans ces circonstances, la justice devient malédiction. Les Romains, maîtres en droit, le savaient aussi, eux qui disaient : Summum jus, summa injuria : la simple volonté d’être absolument juste déchaîne toutes les injustices.
L’office du juge est d’être juste. Mais être juste, ce n’est pas : être un juste. Le juste, selon une tradition vénérable, est celui qui empêche qu’un crime soit commis. Le juge, à la différence du juste, punit un crime commis. Les écueils de son office sont le risque de condamner un innocent et celui, non moins menaçant, d’acquitter un coupable. Le juste, quant à lui, contrecarre les machinations criminelles avant qu’elles ne passent à l’acte, selon un type d’opposition au crime qui, jamais, ne peut immédiatement prendre la forme d’une violence.
Le justicier, de l’autre côté, est aux antipodes du juste : il entend, comme il le dit si volontiers, “faire justice”, alors qu’en réalité il ne fait que tirer vengeance du crime, ce qui n’est jamais qu’ajouter injustice à l’injustice.
Avant de punir un criminel, bien avant, s’impose au juste l’inapparente besogne de protéger un être contre ce qui le menace criminellement. Qui se donne pour “mission” de punir passe vite sur les continuelles, peu gratifiantes, les humbles difficultés auxquelles doit faire face celui qui cherche à préserver la vie, ou même la dignité de son prochain.
 
Sans doute n’est-ce pas être un juste que de travailler comme le fait Heidegger, c’est-à-dire en consacrant toute sa force à faire surgir les conditions sous lesquelles il devient possible de véritablement penser.
Si je dis qu’il n’est pas un juste, je ne sous-entends toutefois en aucune façon qu’il se désintéresse de la justice, ou qu’il méprise ceux qui sont des justes. De même, quand je dis qu’il est irréprochable, je ne dis nullement qu’il serait parfait, et que tout chez lui est exemplaire et incriticable. Mais tant que des accusations mensongères continuent d’être portées contre lui, c’est un devoir de redresser les contrevérités et de dénoncer les calomnies. C’est même un double devoir, d’abord parce qu’il s’agit d’un homme que l’on a pris l’habitude détestable de présenter, au mépris de tous les faits avérés, comme indiscutablement déshonoré; ensuite parce que le travail de cet homme, travail peu accessible en apparence et, du coup, difficile à exposer dans les formes de la communication médiatique, donne trop aisément prise aux caricatures, sinon même aux défigurations. C’est pourquoi il faut rendre hommage à ceux qui, plus soucieux de vérité que de toute autre chose, n’ont pas cessé, comme Walter Biemel, de transmettre ce qu’ils ont appris de Martin Heidegger.
Un philosophe qui a entendu ce que dit Heidegger ne peut plus philosopher autrement qu’en vue d’apporter sa part – quelle qu’elle soit – à l’apparition des “nouveaux modes de conscience et de représentation” évoqués plus haut. Mais je ne dis pas que pour philosopher ainsi, il faille avoir rencontré Heidegger. Je ne le dis pas pour la simple raison que si Heidegger a pu emprunter son chemin, c’est qu’il en a reçu d’ailleurs (non pas “d’ailleurs que du monde”) l’injonction. Or cela : avoir à répondre de ce qui a fait entrer notre être au sein du partage que nous adresse la parole – tout être humain, en tant qu’être humain, en est aujourd’hui requis – d’une requête qui ne fait plus qu’un désormais avec la condition de l’homme moderne.
Paris
5 janvier-11 février 2003
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Entretien
sur les Ecrits politiques
Entretien publié dans le Magazine Littéraire
octobre 1995
 
Pourquoi avez-vous tant tardé à publier les Écrits politiques de Heidegger ?
J’aimerais d’abord faire remarquer que ce livre est la première publication où est présenté l’ensemble des textes qui jalonnent l’engagement politique de Heidegger en 1933, et son désengagement après la démission du Rectorat, au printemps 1934. Ai-je vraiment trop tardé à publier ce travail ? Je ne le crois pas, et pour deux raisons. La première est toute simple : j’aurais pu faire paraître ce livre après la mort du philosophe (1976) – mais je me disais qu’il ne fallait pas faire de ces textes le centre de l’intérêt qu’on peut porter à Heidegger. Car il faut avoir d’abord compris quelque chose à la pensée de Heidegger pour comprendre vraiment les Écrits politiques. La seconde raison nous est offerte par les événements historiques des six dernières années. Ce que nous appelons l’“implosion” du communisme va permettre, je crois, d’examiner bien des choses, et le “cas” de Heidegger en particulier, dans une perspective historique, et non plus d’abord politique. Un travail comme celui auquel se consacre François Furet dans Le passé d’une illusion, où il montre le mécanisme de l’hégémonie intellectuelle exercée par le marxisme-léninisme de 1917 à nos jours, un tel travail devrait grandement contribuer à nous libérer, singulièrement dans l’exercice de la critique historique, d’un certain nombre d’habitudes mentales qui ne facilitent pas un rapport objectif avec la réalité.
Mais je comprends aussi ceux qui m’ont dit, pendant toutes ces années, qu’il serait utile de disposer d’une édition sérieuse de ces textes de Heidegger – ne serait-ce que pour éviter de graves inexactitudes de citation. Un exemple surprenant d’un à peu près de ce genre, nous l’avons dans l’admirable Hitler et Staline d’Allan Bullock (un livre où se déploie une véritable perspective historique). Eh bien ! figurez-vous que, mentionnant l’engagement de Heidegger, le grand historien d’Oxford cite comme faisant partie du Discours de rectorat le trop fameux appel en faveur d’Hitler lors du référendum de novembre 1933.
Ce sont en effet deux textes bien distincts. Reste que Heidegger a pourtant bien appelé  à voter pour Hitler. Vous avez traduit de nombreuses œuvres du philosophe, et l’avez rencontré maintes fois. Sans doute vous soupçonnera-t-on de vouloir minimiser la netteté de son engagement.
Je ne veux rien minimiser – mais les erreurs, ou les fautes, gardons-nous d’en faire trop vite des absolus. Avoir soutenu Hitler, au moment et dans les circonstances où Heidegger l’a fait, n’est pas, à mes yeux, une faute absolue, pas plus d’ailleurs que le fait, pour d’autres, de s’être engagé, à une certaine époque et dans un contexte précis, aux côtés de staliniens.
Tenir compte des circonstances, c’est ce qui permet de ne pas tout placer sur le même plan. Ainsi, prendre soin de rappeler que dans le Discours de rectorat, il n’y a pas la moindre mention ni même allusion à Hitler (le contraire serait pour le coup lourdement significatif), c’est faire apparaître que Heidegger, pendant son année de rectorat, a cru pouvoir distinguer, au sein d’un processus de rénovation de l’Allemagne qu’il jugeait alors indispensable, entre deux ordres d’engagement : celui qui concerne le rôle qu’en tant qu’institution en charge du savoir, aurait à jouer l’Université dans la transformation de la société, et celui qui correspond à des décisions politiques concrètes sur l’intention desquelles Heidegger (avec tant d’autres) s’est trompé en pensant qu’elles allaient dans le bon sens.
Pourquoi votre présentation accorde-t-elle une telle importance à l’environnement historique ?
Pour permettre au lecteur de mieux comprendre – ce qui n’est pas excuser. Réfuter des accusations sans fondement, c’est au contraire en disculper celui à qui on les impute. Ainsi quand je rapporte que Jaspers (lequel n’avait,  sur ce point, aucune propension à l’indulgence) a formellement déclaré que Heidegger n’a jamais été antisémite, je fournis un document dont il faudrait tout de même tenir compte. Je peux ajouter que c’est loin d’être le seul. Il y a par exemple le témoignage du théologien et pédagogue Georg Picht, le mari de la grande claveciniste Edith Axenfeld, elle-même d’origine juive. Mais je sais que même l’accumulation des témoignages n’arrive guère à ébranler des convictions passionnées. Aussi je me surprenais quelques fois, en travaillant, à penser que je faisais exactement le travail inverse de celui d’un procureur comme Vychinski, l’homme qui disait : “Donnez-moi une seule ligne de n’importe qui, et je vous y trouverai de quoi le faire condamner”. Le temps des procureurs et inquisiteurs occupés à trouver coûte que coûte des raisons de condamner devrait être clos, du moins il faut l’espérer. Pour ma part, j’ai cherché, dans ce livre, à examiner si les raisons alléguées contre Heidegger étaient valables, donc si les accusations reposaient sur un fondement réel. Désormais, chaque lecteur des Écrits politiques pourra se faire une opinion en tenant compte de ce travail de critique.
Ne craignez-vous pas d’apparaître comme l’avocat de Heidegger ?
Je ne vois rien d’infamant dans la qualité d’avocat. Mais ce qui plaide le mieux pour Heidegger, c’est son œuvre, l’immense travail dont l’Édition intégrale permettra de mesurer l’ampleur (d’ici quelques mois, on va passer en Allemagne le cap des cinquante titres parus – soit la moitié des volumes annoncés). Cependant, du fait que son engagement est à peu près universellement, et non sans d’évidentes raisons, considéré comme une tache dans son existence, au point qu’en résulte chez beaucoup une suspicion à l’égard de sa pensée, j’ai voulu rendre accessible tout ce qui met désormais chacun en mesure de se faire une opinion raisonnée sur la question. À ce propos, j’attire l’attention sur l’importance d’un texte inédit jusqu’ici en français, la conférence La menace qui pèse sur la science, où dans un cercle restreint, mais suffisamment ouvert pour être un cercle public, Heidegger a reconnu que sa tentative de rectorat, en 1933-1934, avait été une erreur : “Sans contredit – une erreur, de quelque manière que l’on veuille prendre la chose”, dit-il en novembre 1937. Il n’a donc pas attendu qu’un terme ait été mis au règne d’Hitler, et que soient révélées l’ampleur inouïe de ses crimes, pour déclarer qu’il s’était fourvoyé en s’engageant comme recteur de son université – c’est-à-dire en essayant de prendre part en tant que responsable universitaire à une “révolution allemande”. La question est ici clairement : est-il licite de distinguer entre une “révolution allemande” et une “révolution nazie” ? Or en novembre 1937, Heidegger déclare publiquement que tenir, dès 1933, cette distinction pour possible, c’était se fourvoyer. Se fourvoyer, c’est perdre la direction dans laquelle on s’était engagé.
Il a dit cela en 1937. Mais ce qu’on lui reproche, c’est de ne pas l’avoir redit après la fin de la guerre.
Je ne peux vous dire que mon sentiment. Je crois qu’en 1945, Heidegger était non seulement prêt à s’expliquer, mais désireux de le faire. C’est là qu’est intervenu l’activité de la “Commission d’épuration de l’université de Fribourg-en-Brisgau”… À ce sujet, le livre contient assez de documents pour que chacun, encore une fois, puisse étudier ce qu’il en est, et apprécier.
Mais vous posez la question du “silence” qu’aurait observé Heidegger après 1945. En réalité, Heidegger n’a pas fait silence. Pour tous ceux qui ont la patience de lire et de méditer ce qu’il a publié après la guerre – et ce qu’il a écrit sans le publier aussitôt – le nombre et la richesse des propos qui s’efforcent de penser la terrible apparition du totalitarisme sautent aux yeux. La façon dont Heidegger approfondit la notion philosophique de nihilisme forme bien le cœur de cette pensée.  Ne confondons pas silence et surdité à ce qui est dit.
Quand on voit la persistance des attaques, on peut penser que cette surdité n’est pas sur le point de s’atténuer.
Je suis persuadé qu’avec le temps – à présent sans doute plus vite que nous ne croyons – les passions qui entourent le nom de Heidegger vont peu à peu se calmer et cesser d’altérer l’accès à la pensée véritable du philosophe. Ces passions tirent leur virulence surtout de la politisation extrême qui a remué le XXème siècle, dans un antagonisme où – comme l’écrit François Furet dans Le passé d’une illusion (p. 245) – “deux régimes totalitaires, identiques quant à leurs visées de pouvoir absolu sur des êtres déshumanisés, se présentent  chacun comme un recours contre les dangers que présente l’autre.” L’hitlérisme en effet s’est voulu l’antimarxisme le plus radical, comme le marxisme-léninisme a prétendu incarner le “combat antifasciste”. La disparition du “marxisme-léninisme” comme Parti-État, a rendu la Gauche entière légataire de ce combat. Il faut espérer que la Gauche n’hérite pas en même temps de la paranoïa qui couve toujours dans l’antifascisme stalinien, et fait qu’avec lui, la révolution dévore effectivement ses enfants. Nécessaire est aujourd’hui de quitter les antagonismes absolus. La tolérance vraie supporte parfaitement l’altérité, au point de se faire la garante d’une vraie existence en commun. Il faut arriver à savoir ce qui menace l’humain aujourd’hui, et non pas seulement hier.
Le risque n’est-il pas de laisser croire que vous voulez ainsi frauduleusement “tourner la page” ?
Séparer hier et aujourd’hui me semble être au contraire le plus sûr moyen de rendre justice en particulier à ce qu’il y a d’indépassablement positif dans la critique du “mode de production capitaliste” chez Marx et chez tous les révolutionnaires, à savoir qu’en dépit de tous les naufrages, cette critique prend sa source dans le souci intransigeant d’exiger sans cesse la justice sociale. N’oublions pas que le triomphe du libéralisme n’institue pas automatiquement les conditions d’une société juste.
Les textes de Heidegger que nous pouvons à présent lire, et qui permettent de suivre pas à pas les péripéties de son rectorat raté, mais aussi, à partir de 1934, les étapes d’un désengagement où mûrit son refus de tout système – y compris de tout système politique – ces textes ont à mon avis quelque chose à nous apprendre sur la situation historique où nous nous trouvons encore aujourd’hui.            
Voilà à quoi je pense, au moment où ce livre est présenté au public. Pourra-t-on espérer une vraie discussion, dans laquelle il ne s’agit pas de démasquer l’adversaire comme menteur, mais d’essayer d’y voir clair ?
 
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Fumée sans feu ?
 juillet 2001
Je me rappelle l’air songeur de Jean Beaufret racontant une soirée, vers 1934, où il avait entendu le fils du Capitaine Dreyfus faire, à une question certes embarrassante (le “conseiller Prince”, qui avait eu à connaître de l’affaire Stavisky, s’était-il suicidé ou bien avait-il été assassiné ?), la surprenante réponse : «Il n’y a pas de fumée sans feu.» Le fils d’un homme qui est devenu le symbole de l’innocent injustement condamné grâce aux basses-œuvres d’un groupe de faussaires et de calomniateurs; ce fils qui aurait dû avoir appris pour le restant de ses jours qu’il est possible de répandre des fables dans le but de tromper, Jean Beaufret ne l’avait pas oublié, et il s’est étonné jusqu’à la fin de sa vie de cette prodigieuse inconséquence.
 
Pour le 25ème anniversaire de la mort de Martin Heidegger, l’hebdomadaire “Die Zeit”, de Hambourg, n’a pas hésité à publier, dans son numéro 22 du 23 mai 2001, un article qui répand de telles fumées (qui n’ont pas manqué d’être reprises et amplifiées dans plusieurs organes de presse européens – “Libération”, puis “Le Monde”, à Paris, le “Corriere della Sera”, à Milan).
L’auteur de l’article entend montrer que Heidegger, pendant qu’il était recteur, se serait prononcé sans équivoque en faveur du racisme nazi.
Première “preuve”, une lettre, ainsi présentée (je traduis le texte de l’article) :
«Encore en avril 1934, il [Heidegger] écrit à Karlsruhe, en sa qualité de Recteur de l’Université de Fribourg, à “Monsieur le Ministre du culte, de l’éducation et de la justice” que “depuis des mois” il cherche pour “l’enseignement de l’hygiène raciale” une “personnalité compétente”, “dans le but de proposer au ministère [une fois cette personnalité recrutée] la création d’une chaire pour un chargé de cours en science des races et en génétique.»
Dans cette présentation, la lettre peut en effet être interprétée dans le sens où l’on veut qu’elle soit lue. Mais, avant même de demander si cette présentation est honnête, je dois, pour être parfaitement clair, demander si, aujourd’hui, on a encore le droit de se poser une autre question, préalable celle-ci, à savoir : s’agissant de Heidegger, est-il juste de partir du postulat que cet homme se soit irrémédiablement compromis avec le nazisme ? Cette question, je ne me lasserai pas, comme disait Voltaire, de la répéter jusqu’à ce que soit compris tout ce qu’elle implique.
Revenons à la “preuve”. L’auteur de l’article a omis de faire référence au début de la lettre. Qu’y apprenons-nous ? Que Heidegger écrit au Ministre pour demander que ne soit pas prorogée, pour le Professeur Nissle, la charge que ce dernier avait assumée provisoirement d’enseigner l’hygiène raciale.
Pourquoi ne pas citer ce début de lettre ? La réponse est simple : ce début obligerait à se poser quelques questions. Or c’est justement cela qu’il s’agit d’interdire par avance. L’information qui doit “passer”, c’est que Heidegger est démasqué. Il n’y a rien d’autre à voir. Circulez !
Qui était le Professeur Nissle ? Un hygiéniste et bactériologue, spécialiste des processus pathogéniques, auquel avait été attribué en outre l’enseignement de l’hygiène raciale. Cette dénomination, aujourd’hui encore, désigne en Allemagne ce qui, depuis le Congrès fondateur réuni à Londres en 1912, porte le nom de “science eugénique” (en domaine anglo-saxon “eugenics”). Le professeur Nissle, n’étant pas spécialiste en eugénique, avait demandé à ne plus être chargé de cet enseignement, ce qui lui avait été accordé.
Les “intellectuels” nazis donnaient à l’eugénique une importance idéologique décisive, la chargeant de fournir l’assise “scientifique” de la politique raciale du parti.   Dans l’Allemagne d’Hitler par conséquent la science eugénique, devenue “eugénisme” proprement dit, jouait le même rôle d’endoctrinement qu’en URSS le “Diamat” – c’est-à-dire le marxisme revu et corrigé par Staline en “matérialisme-dialectique”.
L’université de Fribourg, au moment où Heidegger, le 13 avril 1934, s’adresse au ministère de Karlsruhe, ne dispensait plus de cours d’eugénique. Ce que demande Heidegger au début de cette lettre, c’est que le Professeur Nissle continue à ne plus enseigner l’eugénique. Il faut comprendre que Heidegger, du seul fait qu’il demandait que l’on pérennise cette situation de non-enseignement, se plaçait de fait en position délicate face aux autorités nazies. C’est pourquoi il écrit la phrase sur laquelle l’auteur de l’article pointe son index accusateur :  “ depuis des mois, je cherche une personnalité capable d’assurer un enseignement dans ce domaine, dans le but, alors, de proposer au ministère la création d’une chaire pour un chargé de cours en science des races et en génétique.” Cette phrase peut être lue comme si Heidegger y révélait un réel souci de promouvoir cet enseignement. J’ajouterai même qu’au moment où elle était écrite, il fallait qu’elle soit lue ainsi. Ce que le lecteur d’aujourd’hui ne doit pourtant pas perdre de vue, c’est que s’il la lit ainsi, il l’interprète exactement comme Heidegger voulait qu’elle fût comprise par les fonctionnaires nazis, c’est-à-dire comme un engagement pour l’eugénisme et la science des races.
La réalité est exactement inverse. À mon tour d’en apporter une preuve :  la demande, au ministère, de créer une chaire, même pour un simple professeur chargé de cours, est une procédure qui (à l’époque, comme aujourd’hui) demande du temps. Loin de favoriser le recyclage de son université par introduction d’enseignements nouveaux, le recteur Heidegger engage une procédure dont il y a tout lieu de croire qu’elle n’aboutira pas avant au moins des mois. Si l’on ajoute que cette procédure implique en tout état de cause que c’est le recteur Heidegger qui entend juger la compétence de la personnalité à choisir, il n’est plus possible de lire cette lettre comme l’auteur de l’article veut qu’elle soit lue.
 
Passons à la seconde “preuve”. Je ne m’y attarderai pas autant, vu qu’elle procède de la même incapacité à prendre le recul nécessaire pour comprendre ce qui est dit; de sorte que je risque d’ennuyer les lecteurs en redisant, mais dans un autre contexte,  ce qui a été largement exposé au sujet de la première “preuve”.
 L’article de “Die Zeit” cite quelques phrases soigneusement détachées de leur contexte (c’est le moment de rappeler la fameuse déclaration d’Andréï Vychinski, l’accusateur public des procès de Moscou : “donnez-moi dix lignes de n’importe qui, et je le fais fusiller”).
Le texte incriminé, qui occupe un peu plus de deux pages  (pp. 150-152) dans le tome 16 de l’Édition Intégrale, reproduit une allocution prononcée au début août 1933 par Heidegger à l’occasion du cinquantenaire de l’Institut d’anatomie pathologique de l’Université de Fribourg. De quoi s’agit-il ? Heidegger expose devant ses collègues médecins ce que signifie pour leur science de prendre place au sein d’une époque. Heidegger distingue ainsi trois époques : celle de l’Antiquité grecque, celle du moyen-âge chrétien, celle du monde bourgeois – et il s’interroge sur la possibilité d’une nouvelle époque à venir.
L’auteur de l’article présente Heidegger se réfèrant à l’histoire de la médecine dans le but d’y chercher la justification d’une conduite criminelle à venir. Il ne recule en effet pas devant l’énormité – alors que rien de tel n’est même évoqué dans l’allocution – qui consiste à qualifier d’euthanatologique (sic!) le propos de Heidegger. Là encore la réalité est tout autre : Heidegger expose dans son texte ce qui a été nommé trente ans plus tard un “changement de paradigme” – phénomène dont aucun médecin, aujourd’hui, ne peut manquer de noter qu’il a d’immenses répercussions jusque dans sa pratique quotidienne.
Il est assurément indéniable qu’en août 1933, s’imaginer Hitler en homme politique capable de promouvoir une véritable révolution, c’est se tromper gravement. Mais passer sous silence que Heidegger est relativement vite revenu de son erreur, pour pouvoir supposer à cette erreur des motifs abjects, c’est non plus seulement se tromper, mais tromper l’opinion publique. La reductio ad Hitlerum dont parle si pertinemment Leo Strauss est bien la posture d’un accusateur public. Mais cette posture vire rapidement à l’imposture. Il suffit pour cela que l’accusateur parle de ce qu’il ne connaît pas. Car ainsi que le note Montaigne :  “Le vrai champ et sujet de l’imposture sont les choses inconnues.”
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Pour ouvrir un entretien
sur les Écrits politiques
de Martin Heidegger
Texte prononcé en avant-propos à un débat organisé, sur l’invitation de Didier Franck, le vendredi 8 mars 1996, à la Faculté de Philosophie de l’Université de Tours
            Tout d’abord, je tiens à remercier Didier Franck de m’avoir invité à parler devant vous ce matin des Écrits politiques de Heidegger.
            En fait, je voudrais commencer, en disant quelques mots de la façon dont j’aimerais que nous procédions. Car je n’ai pas envie de faire une conférence. Ce que j’aimerais, c’est que nous arrivions à lancer un vrai débat.
            Par débat, je n’entends pas un affrontement d’opinions opposées. Il faut que nous arrivions à dépasser dès le départ – avant même de commencer – le stade des affrontements, car l’affrontement est essentiellement stérile, d’une stérilité typique de tout ce qui ressortit à la guerre et à la polémique.
            Dans le livre Regarder voir qui a paru un peu avant les Écrits politiques, j’ai publié un essai, intitulé Critique et soupçon, où j’attire l’attention sur une idée très ancienne, celle de l’opposition irréductible entre l’exercice de l’esprit critique et toute forme de guerre. Il y a un temps pour la guerre – tout autre est le temps de l’esprit critique et de son véritable débat.
            Pour illustrer concrètement mon propos, je vais vous citer une phrase de l’article par lequel le journal “Le Monde” a rendu compte de mon édition des textes de Heidegger :
                «Malheureusement, les Écrits politiques contiennent également deux textes de François Fédier qui risquent d’égarer le lecteur non prévenu.»
            Il se trouve que le texte peut-être le plus connu de Descartes, à savoir l’énoncé des préceptes de la méthode commence ainsi :
            «Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle : c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention…»
            Descartes demande que chacun mette tout son soin à éviter la précipitation (se laisser trop vite aller à penser ce qui vient aussitôt à l’esprit) et la prévention (le fait d’être prévenu). Ce qui chez Descartes est la condition indispensable de tout accès possible à la vérité – ne pas être prévenu – devient, dans l’affrontement polémique des opinions, ce qu’il faut prévenir à tout prix, en prévenant le lecteur, c’est-à-dire en cherchant à orienter d’avance son jugement.
            Peut-il seulement y avoir un vrai débat, si nous ne faisons pas l’effort pour lever nos préventions, c’est-à-dire pour essayer, le plus loyalement que nous pourrons, d’entamer un débat – ce qui implique que nous quittions le terrain de l’affrontement, de la querelle, de l’hostilité ?
            Le siècle dont nous nous apprêtons à sortir comptera assurément parmi ceux où l’on se sera le plus impitoyablement affronté – et nous sommes à tel point marqués par l’esprit d’affrontement, que nous devrions faire tous nos efforts pour réfléchir sans cesse à l’immense désastre où cet esprit conduit inévitablement.
            Maintenant, nous efforcer de ne pas déraper dans l’affrontement, est-ce que cela doit signifier que nous allons, très prudemment, nous limiter à échanger des propos lénifiants ? Ce n’est pas du tout mon intention! Le débat que je souhaite, j’aimerais qu’il soit franc, qu’il aille au fond des questions – ne serait-ce que parce que son sujet est très grave. Il s’agit en effet de politique, et au premier chef de la politique de notre temps, qui s’est vue pervertir comme jamais elle ne l’avait été, quand elle a pris la forme évidemment monstrueuse du nazisme hitlérien.
            Afin de nous mettre bien en face du type d’enjeu que soulève notre débat, laissez-moi vous rapporter un fait troublant.
            À la suite de l’article du “Monde”, paru le 22 septembre 1995, le journal a reçu un volumineux courrier – dont quelques lettres m’ont été personnellement envoyées par leurs expéditeurs. Parmi ces derniers, se trouve un ami qui m’a fait part de la réaction de l’équipe rédactionnelle du journal à sa lettre. En un mot : cette réaction était surtout embarrassée, comme si, au sein même de la rédaction, se déroulaient des affrontements. Bref : deux mois après la parution de l’article qui mettait en garde les lecteurs non-prévenus, “Le Monde” a consacré plusieurs colonnes aux réactions des lecteurs ( numéro daté du 1er décembre 1995).
            Dans le “chapeau” qui précède les divers extraits de lettres, on peut lire ceci :
                «…nous avons reçu des lettres de lecteurs prenant la défense du penseur allemand, qu’ils considèrent comme injustement traité dans nos colonnes.
                Quelques unes de ces correspondances sont, pour la première fois dans une polémique qui dure depuis des années, ouvertement antisémites et néo-nazies et ne sauraient être reproduites.»
            Ici, permettez-moi de poser une question :
            Si depuis des années (depuis 1966, pour ma part), un certain nombre d’anciens proches de Heidegger ont dit et répété qu’il n’y avait rigoureusement rien d’antisémite chez Heidegger, pour quelle raison aujourd’hui le nom de Heidegger cristallise-t-il autour de lui des réflexes d’antisémitisme ?
            J’affirme qu’il y a une grande responsabilité, dans cette dérive désastreuse, chez tous ceux qui ont, inconsidérément ou non, porté contre Heidegger l’accusation calomnieuse d’antisémitisme. Car cette calomnie ne joue pas à sens unique : d’un côté, elle cherche bien à frapper d’interdit la personne et surtout la pensée de celui contre qui elle est portée – mais inversement, elle encourage dangereusement tous les automatismes morbides et tous les fantasmes des vrais antisémites. Entendant répéter que “le plus grand penseur du XXème siècle” est un antisémite, comment voulez-vous qu’un antisémite ne se sente pas conforté dans son fantasme ? Il est donc non seulement odieux de ne pas dire la vérité sur ce point : c’est de plus une aberration dont nous commençons à constater les conséquences inquiétantes.
            C’est pourquoi j’ai écrit et publié à plusieurs reprises – cela me paraît être une sorte de salutaire contre-feu – qu’à mon jugement, il est impossible qu’un antisémite ait pu être “le plus grand penseur du XXème siècle”. Il y a là ce que je m’obstinerai toujours à repousser comme étant une contradiction insurmontable. Et qu’on ne vienne pas chercher à l’atténuer en distinguant artificieusement entre deux sortes d’antisémitisme, l’un qui serait “vulgaire”, alors que l’autre passerait (je ne sais comment) pour un antisémitisme plus relevé. Il importe que nous comprenions dès le départ que l’antisémitisme est essentiellement une perversion de bas étage.
            L’exposé suffisant des raisons pour lesquelles il en est ainsi nous ferait sortir du cadre de l’entretien et du débat de ce matin. Je crois même que nous ne pourrions pas, dans ce cadre, poser avec assez de détermination la question : pourquoi y a-t-il contradiction entre l’antisémitisme et la pensée, telle que Heidegger enseigne à la pratiquer.
            Revenons donc à ce que nous pourrions tenter de faire ensemble. Et d’abord un mot sur la manière de nous y prendre. Pour aller vite au plus important : je me propose, quant à moi, de répondre aux questions qui vont être posées avec toute la franchise dont je serai capable. Et cela, sous votre contrôle. C’est pourquoi je vous demande de mettre à l’épreuve, c’est-à-dire de vérifier constamment cette prétention que j’affiche d’essayer de dire la vérité.
            Car le sujet est grave : au moins pour une part, il concerne en effet l’honneur d’un homme. Si vous m’avez lu, vous savez déjà que mon sentiment profond, c’est que le très malheureux et très lamentable échec de Heidegger dans son engagement politique, ne le déshonore pas. Nous pourrions essayer de voir aussi clairement que possible si ma conviction est légitime ou non.
            Mais j’aimerais que nous ne limitions pas le travail à ce thème. Plus important encore me paraît être quelque chose à quoi très peu de gens, jusqu’ici, ont porté attention : à savoir la réflexion politique qui est implicite aux prises de positions de Heidegger en 1933. Pourquoi Heidegger s’est-il engagé ? Que voyait-il de possible avec la prise de pouvoir d’Hitler ?
            Là encore, ma conviction est que la pensée, ou plutôt le “calcul” (au sens hölderlinien du terme) que faisait Heidegger à cette époque, est irréductible à du nazisme.
            Il faut aussitôt souligner que cette irréductibilité n’est pas une excuse. Rappelons-nous ce que disait Georges Bernanos à Genève, le 12 septembre 1946, dans sa communication aux “Rencontres internationales” qui s’intitule : L’esprit européen et le monde des machines (Pléiade, Essais et Écrits de combat, t. II, p. 1338) :  
     «J’affirme qu’il n’y a pas d’innocents parmi les dupes, qu’on ne saurait trouver de dupe totalement irresponsable de la duperie dont il est à la fois, presque toujours, dupe et complice…»
           
Ce que je pense, c’est que, imaginant une politique possible, là où il n’y avait en fait qu’une négation radicale de la politique, Heidegger n’est évidemment pas innocent ni irresponsable. Mais aussitôt, je reviens à nous autres qui, à juste titre, nous voulons aujourd’hui les juges du “cas Heidegger” – et je demande : ne sommes-nous pas, nous aussi, dupes – dupes de quelque chose qui n’est pas le nazisme, mais qui porte des traits effrayants, et que nous ne voulons pas voir – portant à notre tour une incontestable responsabilité face à son déploiement ?
            Encore une fois, je le souligne, cette remarque réflexive n’est pas faite pour détourner l’attention de Heidegger, mais pour nous demander une bonne fois : si, tant soit peu, nous nous trouvons dans une situation analogue à celle qu’a connue Heidegger, cela ne nous commande-t-il pas d’analyser la situation de Heidegger en ne nous dispensant d’aucun examen de conscience.
            Examen, d’abord, sur les conditions de la pensée, lorsqu’elle cherche à intervenir dans la politique, ou même simplement quand elle s’efforce de juger l’engagement politique. Ce jugement n’est-il pas rendu partial par nos propres engagements ? Si oui, n’y a-t-il vraiment aucun moyen de lever cette partialité ?
            Ce n’est pas par hasard que j’ai cité tout à l’heure Georges Bernanos. Il nous offre en effet un exemple à suivre : alors que son ascendance spirituelle l’inscrit au cœur de l’héritage de droite le plus hostile à la démocratie républicaine, Bernanos est sans doute le premier à s’être aussi complètement élevé contre la “croisade” antirépublicaine du franquisme. Il n’est donc pas vrai qu’il soit impossible de se guérir de ses préventions.
            Contre Heidegger les préventions politiques se ramènent uniformément à un préjugé, à ce point tenace et assimilé qu’à peu près tout le monde risque de se rebiffer à simplement l’entendre qualifier de préjugé. Je l’énonce : Heidegger se situe politiquement à droite. Or je dis que c’est un préjugé. Heidegger ne se situe pas politiquement à droite.
            Mais voilà qui ne doit pas être précipitamment traduit comme signifiant : Heidegger se situe politiquement à gauche. Ce que je veux dire, c’est que Heidegger  se situe politiquement d’une tout autre manière que selon notre cadre de référence quasi automatique. Dois-je ajouter qu’il ne s’agit pas non plus du schéma proto-fasciste “ni droite ni gauche” qu’a mis en évidence le travail de Sternhell ? Pas plus d’ailleurs de celui dont je parle dans ma préface, et qui est la “révolution conservative” allemande.
            Peut-être y a-t-il là matière à aller vraiment loin : en direction de ce qui n’est qu’esquissé très allusivement dans les “textes politiques” qui jalonnent l’engagement politique proprement dit, vu que Heidegger envisageait à l’évidence, comme sens précis de son engagement, un très long processus d’éducation, alors que la réalité du nazisme fut un seul mouvement de mobilisation accélérée – au sens le plus étroit du terme, c’est-à-dire une précipitation vers la guerre.
 
                                                                                  François Fédier
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Stéphane Zagdanski
Résistance spirituelle
(Extrait de Tricherie sur la substance, postface à Fini de rire)
Ce qu’on peut dire du rapport de Heidegger au nazisme l’a été en premier lieu par lui-même, dans sa lettre au Comité politique d’épuration, où il explicite, très nettement et avec une grande lucidité, les raisons philosophiques pour lesquelles il crut un temps en une possibilité de raffiner spirituellement les thèmes nazis. Cette candeur – qui n’est pas un crime – dura à peine quelques mois.
Il est bon de citer ici deux parties de cette longue lettre:
« J’étais opposé dès 1933-1934 à l’idéologie nazie, mais je croyais alors que, du point de vue spirituel, le mouvement pouvait être conduit sur une autre voie, et je tenais cette tentative pour conciliable avec l’ensemble des tendances sociales et politiques du mouvement. Je croyais qu’Hitler, après avoir pris en 1933 la responsabilité de l’ensemble du peuple, oserait se dégager du Parti et de sa doctrine et que le tout se rencontrerait sur le terrain d’une rénovation et d’un rassemblement en vue d’une responsabilité de l’Occident. Cette conviction fut une erreur que je reconnus à partir des événements du 30 juin 1934. J’étais bien intervenu en 1933 pour dire oui au national et au social (et non pas au nationalisme) et non aux fondements intellectuels et métaphysiques sur lesquelles reposait le biologisme de la doctrine du Parti, parce que le social et le national, tels que je les voyais, n’étaient pas essentiellement liés à une idéologie biologiste et raciste… 
Je n’ai jamais participé à une quelconque mesure antisémite; j’ai au contraire interdit en 1933, à l’université de Fribourg, les affiche antisémites des étudiants nazis ainsi que des manifestations visant un professeur juif. En ce qui me concerne je suis intervenu le plus souvent possible pour permettre à des étudiants juifs d’émigrer; mes recommandations leur ont énormément facilité l’accès à l’étranger. Prétendre qu’en ma qualité de recteur j’ai interdit à Husserl l’accès à l’université et à la bibliothèque, c’est là une calomnie particulièrement basse. Ma reconnaissance et ma vénération à l’égard de mon maître  Husserl n’ont jamais cessé. Mes travaux philosophiques se sont, sur bien des points, éloignés de sa position, de sorte que Husserl lui-même, dans son grand discours au Palais des Sports de Berlin en 1933, m’a publiquement attaqué. Déjà, longtemps avant 1933, nos relations amicales s’étaient relâchées. Lorsque parut en 1933 la première loi antisémite (qui nous effraya au plus haut point, moi et beaucoup d’autres sympathisants du mouvement nazi), mon épouse envoya à Mme Husserl un bouquet de fleurs et une lettre qui exprimait – en mon nom également – notre respect et notre reconnaissance inchangés, et condamnait également ces mesures d’exception à l’égard des Juifs. Lors d’une réédition d’Être et Temps, l’éditeur me fit savoir que cet ouvrage ne pourrait paraître que si l’on supprimait la dédicace à Husserl. J’ai donné mon accord pour cette suppression à la condition que la véritable dédicace dans le texte, page 38, demeurât inchangée. Lorsque Husserl mourut j’étais cloué au lit par une maladie. Certes après la guérison je n’ai pas écrit à Mme Husserl, ce qui fut sans doute une négligence; le mobile profond en était la honte douloureuse devant ce qui entre temps  – dépassant de loin la première loi – avait été fait contre les Juifs et dont nous fûmes les témoins impuissants. »
Voilà pour l’héroïsme privé.
Quant au public : dans une lettre  du 4 novembre 1945 au Rectorat académique, Heidegger a désigné ses cours sur Nietzsche, de 1936 à 1945, comme des exercices de « résistance spirituelle».
« En vérité on n’a pas le droit d’assimiler Nietzsche au national-socialisme, assimilation qu’interdisent déjà, abstraction faite de ce qui est fondamental, son hostilité à l’antisémitisme et son attitude positive à l’égard de la Russie. Mais, à un plus haut niveau, l’explication avec la métaphysique de Nietzsche est l’explication avec le nihilisme en tant qu’il se manifeste de façon toujours plus claire sous la forme politique du fascisme. »
Il faut ici à nouveau citer quelques passages de cette autre lettre cruciale, afin d’éclaircir un faux débat :
« Durant le premier semestre qui suivit ma démission je fis un cours de logique et traitais, sous le titre de “doctrine du logos”, de l’essence de la langue. Il s’agissait de montrer que la langue n’est pas l’expression d’une essence bio-raciale de l’homme, mais qu’au contraire l’essence de l’homme se fonde dans la langue comme effectivité fondamentale de l’esprit…
Aucun membre du corps professoral de l’université de Fribourg n’a jamais été autant diffamé que moi durant les années 1933-1934 dans les journaux et revues et, entre autres, dans la revue de la jeunesse hitlérienne, Volonté et puissance… 
À partir de 1938 il fut interdit de citer mon nom et de faire référence à mes écrits par des instructions secrètes données aux directeurs de publication. Je cite une directive de ce genre datant de 1940, qui me fut révélée confidentiellement par un de mes amis:
“L’essai de Heidegger, La doctrine platonicienne de la vérité, à paraître sous peu dans la revue berlinoise X. ne doit ni être commenté ni être cité. La collaboration de Heidegger à ce Numéro 2 de la Revue, qui est au demeurant tout à fait discutable, n’a pas à être mentionné.”…
 J’ai également montré publiquement mon attitude à l’égard du Parti en n’assistant pas à ses rassemblements, en ne portant pas ses insignes et en ne commençant pas les cours et conférences, dès 1934, par le soi-disant salut allemand…
Je ne me fais aucun mérite particulier de ma résistance spirituelle durant les onze dernières années. Toutefois si des affirmations grossières continuent à être avancées selon lesquelles de nombreux étudiants auraient été “entraînés” vers le “national-socialisme”, par ma présence au rectorat, la justice exige que l’on reconnaisse au moins qu’entre 1934 et 1944 des milliers d’étudiants ont été formés à une méditation sur les fondements métaphysiques de notre époque et que je leur ai ouvert les yeux sur le monde de l’esprit et sur ses grandes traditions dans l’histoire l’Occident. »
Plus récemment, la question a été traitée en tout bien tout honneur par des penseurs comme mes amis François Fédier et Bernard Sichère.
Sichère, dans Seul un Dieu peut encore nous sauver, Le nihilisme et son envers[1], écrit très calmement :
« La France n’aime pas sa propre histoire mais elle aime punir : d’où l’imbroglio tonitruant de l’“affaire Heidegger” plus de cinquante ans après les faits, dont la conséquence au plan de la pensée fut plus que minime, puisque presque aucun grand texte de Heidegger ne fut convoqué pour examen, et puisque presque aucune des questions qu’il eût été légitime de poser alors ne le fut. Par exemple : est-il vrai que l’un des plus grands philosophes de ce siècle fut nazi, et qu’est-ce que cela veut dire ? A-t-il toujours été nazi et si oui, pourquoi ses œuvres circulent-elles librement et font-elles régulièrement l’objet de thèses universitaires ? Sa responsabilité est-elle identique à celle, chez nous, d’un Brasillach ou d’un Céline, ou bien en diffère-t-elle et comment ? Heidegger a-t-il été l’intime d’un René Bousquet ? D’un Klaus Barbie ? Est-il responsable de crimes de guerre comme Kurt Waldheim ? A-t-il aidé de hauts responsables nazis comme l’appareil d’État américain à la fin de la guerre ? A-t-il soupé avec Goebbels comme Mme Leni Riefenstahl ? A-t-il publié des écrits antisémites comme tant de ces intellectuels français qui réussirent par la suite à les faire oublier ?
À ces dernières questions la réponse est aisée : elle est négative. »
Dans un texte intitulé L’irréprochable, écrit en 2003 pour un recueil en hommage à Walter Biemel, Fédier rappelle que Heidegger, aussitôt qu’il se rendit compte de l’erreur politique que constitua son acceptation du rectorat de Fribourg, se comporta en effet irréprochablement, de la seule façon qui vaille pour un génie de son envergure : en homme d’honneur. Ce que Fédier exprime sous la forme d’un axiome crucial – lequel constitue d’ailleurs le noyau même du judaïsme : « L’herméneutique est déjà toute l’éthique. »
Professant que l’étude de la Thora est le premier des commandements, la pensée juive pose en effet le principe d’une dimension éthique ployée au cœur de l’herméneutique. « Quiconque étudie la Thora la nuit est face-à-face avec la Présence », dit le Talmud. Ou encore : « Quiconque lit un verset biblique au bon moment attire le bonheur sur le monde. » « Si tu acquiers mérite par l’étude de la Thora », dit le Zohar, « chacune de ses lettres sera un ange qui te viendra en aide dans ce lieu /où les âmes sont châtiées/. La Thora, qui est appelée “chemin” ira jusque dans ce lieu pour qu’on n’ait pas pouvoir sur toi ; à ce propos il est dit : “Pour les guider sur le chemin…” (Ex. 13 :21). »
Fédier a connu et rencontré Walter Biemel, cet ancien étudiant de Heidegger à Fribourg de mars 1942 à l’été 1944. Publié en Allemagne dans un silence de plomb, le témoignage de Biemel confirme la solitaire singularité éthique de Heidegger. Celui-ci, assura Biemel à Fédier,  fut le seul professeur à ne jamais commencer ses cours en faisant le salut hitlérien. « Voulez-vous dire », lui demanda Fédier, « que les professeurs hostiles au régime, ceux qui allaient former, après l’effondrement du nazisme, la commission d’épuration de l’université devant laquelle Heidegger a été sommé de comparaître, faisaient, eux, le salut hitlérien au commencement de leurs cours ? – Évidemment ! Seul Heidegger ne le faisait pas. »
Durant son rectorat, rappelle encore Fédier, Heidegger interdit « aux troupes nazies de procéder devant les locaux de l’université à l’“autodafé” des livres d’auteurs juifs ou marxistes ». « L’une des première mesures prise par le recteur Heidegger est un fait incontestable et très significatif par lui-même : interdire dans les locaux universitaires de Fribourg-en-Brisgau l’affichage du “Placard contre les Juifs” rédigé par les associations d’étudiants nationaux-socialistes (et qui sera affiché dans presque toutes les autres universités d’Allemagne). »
Fédier révèle enfin l’existence d’un carnet inédit de 1934 (soit l’année de sa démission, après neuf mois de rectorat, le 27 avril 1934, démission due à son refus d’obéir aux injonctions du Parti nazi en révoquant certains professeurs anti-nazis) où Heidegger écrit : « Le national-socialisme est un principe barbare. »
« Je défie quiconque », écrit François Fédier, « de lire sérieusement Heidegger, et de pouvoir continuer à soutenir que ce qu’il vient de lire le lui rend suspect. »
Pour m’être mis à lire sérieusement Heidegger depuis quelques années, je ne puis que lui donner sérieusement raison.
*** 
Dans un texte daté du 15 novembre 1987, paru en janvier 1988 dans Le Nouvel Observateur, Emmanuel Lévinas évoque son indéfectible admiration pour Sein und Zeit tout en méditant sur l’attitude de Heidegger pendant la guerre et son « silence » ensuite, « comme un consentement à l’horrible ». « Que voulez-vous », conclut-il, « le diabolique donne à penser. »
« Le diabolique donne à penser » est une phrase profonde, imprégnée de réflexion talmudique. Le diable, incarnation du « mauvais penchant », est un personnage majeur dans le Talmud. Et en tant qu’il participe de la division (διαβολή), il donne en effet beaucoup à penser. C’est précisément parce qu’il possède ce don – celui de donner à penser – qu’il est en mesure de négocier avec Dieu lui-même aux premières pages du livre de Job.
La conclusion de Lévinas ne signifie évidemment pas que la  méchanceté de Heidegger le laisserait songeur. Voici ce qu’il écrit en conclusion de son intervention :
« Quant à la vigueur intellectuelle de Sein und Zeit, il n’est pas possible de lui ménager l’admiration dans toute l’œuvre immense qui a suivi ce livre extraordinaire de 1926. Sa souveraine fermeté la marque sans cesse. Peut-on pourtant être assuré que le Mal n’y a jamais trouvé écho ? Le diabolique ne se contente pas de la condition de malin que la sagesse populaire lui prête et dont les malices, toutes ruses, sont usées et prévisibles dans une culture adulte. Le diabolique est intelligent. Il s’infiltre où il veut. Pour le refuser, il faut d’abord le réfuter. Il faut un effort intellectuel pour le reconnaître. Qui peut s’en vanter ? Que voulez-vous, le diabolique donne à penser. »
On remarquera comme Lévinas est subtilement nuancé. Il pose la question du Mal sans donner d’emblée la réponse. Puis il pose celle, cruciale, de savoir qui  peut se targuer d’avoir pensé le diable.
Le diabolique, associé à l’attitude de Heidegger au début du règne nazi, qualifie assez bien la tentation de l’impatience – par ailleurs banale sous la forme méprisable de l’ambition sociale – qui saisit le philosophe dans sa volonté de réforme de l’Université et de la société allemandes, dans sa précipitation à participer au courant prétendument révolutionnaire du nazisme naissant en acceptant le rectorat, dont il démissionnera neuf mois plus tard, acte parfaitement solitaire au sein de l’Université allemande, et qui n’est évidemment pas dénué de sens.
Bernard Sichère insiste sur le vocabulaire employé par Heidegger durant ces temps d’assentiment au régime nazi : « risque », « urgence », « destin », « peuple », « esprit », « direction » et « soumission ». Sichère  commente :
« Certains de ces mots viennent du dehors, de ce dehors qu’est la langue de fond de l’époque. D’autres, comme Geschick et Geist appartiennent à la langue des philosophes, à la langue de Heidegger, et c’est bien là qu’a lieu la conjonction calamiteuse, en ce point de croisement imprévisible entre la langue de fond de Sein und Zeit et la langue de fond hitlérienne. »
Parmi le vocabulaire non philosophique, « risque » et « urgence » relèvent de l’impatience, « direction » et « soumission » de la domination. Cette langue de fond est aussi celle du diable.
Et pourtant, si quelqu’un a su rédimer l’imposture de son impatience, la brusquerie de sa si succinte ambition par la patience de sa sapience, c’est bien Heidegger dont toute la vie après guerre fut engagée dans une résignation stoïque face aux indignations, aux colères, aux calomnies, aux scandales et aux ragots qui exultaient autour de son œuvre, qu’il se contenta de protéger par un éminent silence – où la honte de s’être brièvement égaré n’est d’ailleurs pas à négliger[2]. 
L’impatience en soi est diabolique parce qu’elle éloigne de la pensée. En ce sens elle s’associe paradoxalement à la lenteur. Ce n’est d’ailleurs pas le diable mais le « diabolique » qui donne à penser, et dans ce don (à condition de le recevoir), le diable lui-même se retire. Ce que le Talmud explicite à sa manière, comique et lucide, dans diverses petites anecdotes concernant Satan: 
« R. Akiba avait coutume de se moquer du péché. Un jour Satan lui apparut sous les traits d’une femme, au sommet d’un palmier. R. Akiba grimpa sur l’arbre pour la rejoindre. Lorsqu’il fut à mi-chemin, Satan fit cesser son illusion et lui dit : “Si le Ciel ne m’avait pas recommandé d’avoir des égards pour R. Akiba et son enseignement, ta vie n’aurait pas valu deux sous”. »
Pour penser l’impatience, il faut bien entendu y échapper. La sapience est tissue de patience, mais c’est la célérité de l’esprit qui compose la trame. Ce que Nietzsche nomme, concernant ses découvertes sur Démocrite, « une certaine astuce philologique, une comparaison par bonds successifs entre réalités secrètement analogues ». Pascal confirme : « Il faut tout d’un coup voir la chose d’un seul regard, et non par progrès de raisonnement, au moins jusqu’à un certain degré. »
 ***
Ce qui nous amène à la seule mention – que cite Lévinas dans son texte –  par Heidegger, en 1949 à Brême, des camps de la mort :
« L’agriculture est maintenant une industrie alimentaire motorisée,  quant à son essence, la même chose que la fabrication des cadavres dans les chambres à gaz et les camps d’extermination, la même chose que les blocus et la réduction des pays à la famine, la même chose que la fabrication de bombes à hydrogène. »
Ici, Lévinas, comme d’ailleurs tout le monde, révoque le rapprochement entre des réalités apparemment si incomparables (l’agriculture industrielle, les chambres à gaz, les camps de la mort, la famine et la bombe H) : « Cette figure de style, cette analogie, cette gradation se passent de commentaires. »
Heidegger était-il stupide et infâme au point de croire qu’Auschwitz et la récolte motorisée du maïs seraient, du point de vue de l’horreur, assimilables ? Ce serait sous-estimer un si parfait décortiqueur de la Technique, à laquelle cette conférence de Brême était consacrée. Par une volonté, somme toute élégante, de ne pas commenter, Lévinas passe ici trop vite (preuve que l’impatience manque la pensée) sur l’idée principale du « même quant à son essence », qui a depuis beaucoup scandalisé mais peu été commenté[3].
Or  une pensée si audacieuse ne doit justement pas « se passer de commentaires ».
La notion de « fabrication de cadavres » est plus subtile que celle de la pure et simple extermination – et elle doit être pensée en parallèle avec les très contemporaines manipulations du vivant (y compris les « manipulations » au sens idéologique), lesquelles s’acharnent autant sur les gènes humains que sur ceux des plantes et des viandes que nous consommons. Les ondes de choc de cette œuvre de mort que poursuit l’Économie ont bien lieu, mais ailleurs, dans les banlieues affamées du Tiers-Monde.
« L’usure de toutes les matières », écrit Heidegger dans le crucial chapitre XXVI de Dépassement de la métaphysique, « y compris la matière première “homme”, au bénéfice de la production technique de la possibilité absolue de tout fabriquer, est secrètement déterminée par le vide total où l’étant, où les étoffes du réel, sont suspendues. Ce vide doit être entièrement rempli. Mais comme le vide de l’être, surtout quand il ne peut être senti comme tel, ne peut jamais être comblé par la plénitude de l’étant, il ne reste, pour y échapper, qu’à organiser sans cesse l’étant pour rendre possible, d’une façon permanente, la mise en ordre entendue comme la forme sous laquelle l’action sans but est mise en sécurité. Vue sous cet angle, la technique, qui sans le savoir est en rapport avec le vide de l’être, est ainsi l’organisation de la pénurie. »
En pratiquant l’organisation économique de la Mort, les nazis, en effet, rêvaient de combler le Vide. Leur immense entreprise de destruction reposait sur quelques délirants fantasmes tapis au cœur de l’antisémitisme. Elle obéissait pour commencer à une loi majeure de l’Économie moderne : le maximum d’efficacité productive pour le minimum de dépense. Les Allemands ne consacrèrent donc pas le moindre budget à la « solution finale ». Il leur était impensable de dépenser de l’argent pour en finir avec ce peuple incarnant précisément l’intolérable hémorragie du sens. Les nazis mirent ainsi en place la spoliation prévisionnelle des Juifs avant de les déporter, en vue d’auto-financer leur extermination. Que cet auto-financement ait complètement échoué ne fait que confirmer la résistance de la réalité à la folie fanatique du fantasme, ce qui ne l’empêche  pas de persévérer. 
Là précisément est le diable.
En transformant les biens juifs sous-valorisés en objekte, en « objets » trafiquables, puis les corps juifs eux-mêmes, industriellement réduits en esclavage, en marchandises tatouées (préfigurant les modernes codes barres), puis les cadavres industriellement fabriqués en matériaux de récupération (le trafic d’organes avant la lettre : savons en graisse humaine, tissus de chevelures, ossements servant d’engrais…), les nazis révélaient, outre sa profonde logique économique, la fureur désincarnante de leur projet.
À travers les corps concrets des Juifs, l’incarnation était visée. C’est encore et toujours l’incarnation qui est la cible inconsciente de l’eugénisme actuel et des manipulations du vivant en éprouvettes sous les prétextes charitables de thérapie et de procréation.
Toute l’entreprise nazie peut être interprétée comme un déni farouche de l’incarnation. On martyrise la chair pour annihiler le verbe, parce que le verbe a osé dire, en verbe, qu’il s’était fait chair.
Le secret et le silence organisés autour de la « solution finale » participaient de la même logique industrielle. Il s’agissait de dissimuler le crime et ses instruments afin d’organiser le plus totalement possible la récupération économique des corps martyrs. C’était, sur un mode sauvage et embryonnaire, la transparence poussée à son comble. Ceux que les théologiens avaient toujours qualifié de « reste d’Israël » ne devaient précisément plus laisser aucune trace. La haine nazie œuvrait écologiquement au recyclage forcené de tout déchet cadavérique pour ne laisser subsister aucun paraphe de ce pour quoi précisément les Juifs sont abhorrés depuis la Bible, ce qui fait foncièrement qu’ils sont « notre malheur »: l’invention du verbe incarné, et l’art de la décomposition infinie du verbe en quoi la chair sait jouir.
***
Si Heidegger avait consacré son œuvre à méditer sur les peuples martyrs dans l’Histoire sans jamais faire mention des Juifs, on pourrait à la rigueur s’étonner de ce mutisme. Mais l’indignation face à son « silence » n’est pas de mise. C’est une attitude infantile : espérer qu’autrui s’exprime sur votre cas pour savoir ce qu’il s’agit d’en penser. Or l’essence du délire nazi a été radiographiée par les Juifs dans leurs textes sacrés depuis des siècles. Raison pour laquelle Lévinas qualifiait le Talmud d’œuvre géniale « où tout a été pensé ». Il suffit de s’y pencher pour que les « silences » du monde se mettent à bruisser de mots. Plongés dans l’étude et la joie de leur Texte, les Juifs n’ont besoin ni de Heidegger ni de personne pour savoir de quoi il est question et ce qui est en question.
Quant à réclamer des « remords » ou des « excuses », c’est oublier que Dieu seul est en mesure de les exiger. On ne presse pas qui vous a offensé de venir faire amende honorable, en lui reprochant sa lenteur comme si votre propre salut de victime ne dépendait que de la résipiscence du coupable. On doit d’ailleurs se presser si peu qu’il est dit dans le Talmud que l’offensé a le droit de refuser à trois reprises de pardonner à l’offensant, après quoi ce dernier est dégagé de sa dette morale.
Enfin le « silence » de Heidegger est conforme à sa conception de la pensée : « Ce n’est pas en criant que la pensée  peut dire ce qu’elle pense. » En tout cas, il ne regarde que lui. Comme Lévinas rétorqua à Claudel, réfutant son anti-talmudisme épidermique : « Nous sommes occupés ailleurs. »
***
Il est temps d’en venir à la vraie question du rapport entre l’extraordinaire pensée de Heidegger et le si peu connu judaïsme.
Que les textes heideggériens fassent écho par nombre de leurs questionnements à la pensée juive, cela n’est plus vraiment un secret que pour les journalistes qui ressassent les « compromissions » de l’enchanteur de la Forêt Noire avec le nazisme afin de mieux occulter ce qui, dans l’œuvre de Heidegger, pense et radiographie ce dont le nazisme, sous la forme historique d’une industrialisation de la Mort, procède profondément : le devenir technique du monde[4].
À un habitué de la pensée juive, de nombreuses phrases de Heidegger résonnent de manière étrangement familière. Il est difficile, par exemple, de ne pas comparer le « Pli de l’être et de l’étant» au Tsimtsoum, mais on pourrait aussi bien évoquer les notions si riches et complexes de « don de la Thora » à propos de l’Ereignis –  ou don de l’être –, de « joie de la Thora » à propos de la « fête de la pensée », etc.
Quand on découvre Heidegger après avoir intensément navigué dans la Bible et le Talmud, on a l’impression étonnante d’entendre un de ces enfants touchés de glossolalie qui pratiquent miraculeusement une langue à la fois parfaitement structurée et littéralement inouïe. La solitude de la pensée de Heidegger résonne comme celle de tant de génies rabbiniques –  à commencer par Rachi. Il pratique en quelque sorte leur langue sans en avoir la moindre idée, et eux sont, au cœur de la vaste cathédrale de sa propre pensée, selon sa propre définition, des λανθάνοντες, « ceux qui passent inaperçus ».
Heidegger a évoqué ses études de la Bible dans le dialogue D’un entretien de la parole, (Entre un Japonais et un qui demande). En se présentant comme celui « qui demande » pour répondre aux question du Japonais, Heidegger fait penser à cette position que le Zohar nomme « se tenir debout en tant que question », ou selon une autre traduction « tenir debout exposé au questionnement ». Heidegger ne pouvait aborder la Bible sous de meilleurs auspices.
« J. –  Pourquoi avez-voux choisi ce nom d’“herméneutique” ?
D. – La réponse à votre question se trouve dans l’introduction à Sein und Zeit (§ 7 C).[5] Mais je veux bien vous en dire plus afin d’ôter à l’usage de ce nom l’apparence du fortuit.
J. – Je me souviens que c’est précisément là-dessus que l’on a trouvé à redire.
D. – La notion d’“herméneutique” m’était familière depuis mes études de théologie. À cette époque, j’étais tenu en haleine surtout par la question du rapport entre la lettre des Écritures saintes et la pensée spéculative de la théologie. C’était, si vous voulez, le même rapport –  à savoir le rapport entre parole et être, mais voilé et inaccessible pour moi, de sorte que, à travers bien des détours et des fourvoiements, je cherchais en vain un fil conducteur.
J. – Je connais bien trop peu la théologie chrétienne pour avoir une vue d’ensemble de ce que vous mentionnez. Toutefois, une chose est manifeste: par votre provenance, le cours des études de théologie, vous avez une tout autre origine que ceux qui, de l’extérieur, font quelques lectures pour savoir ce que contient cette discipline.
D. –  Sans cette provenance théologique, je ne serais jamais arrivé sur le chemin de la pensée.  Provenance est toujours avenir.
J. – Si tous deux s’appellent l’un l’autre, et si la méditation s’enracine en un tel appel…
D. –  …devenant ainsi vrai présent. – Plus tard, j’ai retrouvé la dénomination d’“herméneutique” chez Wilhem Dilthey, dans sa théorie des sciences historiques de l’esprit. L’herméneutique était familière à Dilthey depuis la même source, c’est-à-dire depuis ses études de théologie, et en particulier depuis son travail sur Schleiermacher.
J. – L’herméneutique, pour autant que je suis instruit par la philologie, est la science qui traite des buts, des chemins et des règles de l’interprétation des œuvres littéraires.
D. –  D’abord, et d’une manière déterminante, elle s’est constituée de concert avec l’interprétation du Livre des livres, la Bible…»
Le « Livre des livres », on le sait, désigne exclusivement l’Ancien Testament.  Heidegger restreint aussitôt son propos en citant un manuscrit posthume de Schleiermacher : Herméneutique et Critique, considérées particulièrement eu égard au Nouveau Testament, mais, comme l’arc palintonos de Teucros, comme le harpon du vav versatile, tel un ressort qu’on comprime pour qu’il puisse se détendre –  ou simplement, comme il va l’expliciter plus bas, parce que « le cheminement qui recule, seul, nous mène de l’avant » –, Heidegger va élargir sa définition de l’herméneutique. Au sens propre, son herméneutique va prendre le large.
« J. –  Ainsi, l’herméneutique, convenablement élargie, peut désigner la théorie et la méthodologie de tout genre d’interprétation – par exemple aussi celle des œuvres des arts plastiques.
D. – Tout à fait.
J. – Employez-vous le nom d’herméneutique en ce sens large ?
D. – Si je reste dans le style de votre question, alors je dois répondre : le nom d’herméneutique est pris, dans Sein und Zeit, en un sens encore plus large ; “plus large” ne signifie toutefois ici pas un pur et simple élargissement de la même signification à un domaine de validité plus étendu. “Plus large” signifie : provenant de cette largesse (Weite) qui jaillit en sortant du déploiement initial de l’être. » 
Et encore un peu plus bas, à un « éclaircissement authentique » sollicité par le Japonais, le « demandeur » Heidegger précise:
« D. –  Je réponds volontiers à votre demande. Seulement, il ne faut pas que vous en attendiez trop. Ce dont il s’agit est énigmatique ; peut-être même ne s’agit-il pas de quelque chose.
J. – S’agirait-il plutôt d’un processus ?
D. – Ou bien d’un tenant-de-question. »
François Fédier, qui traduit ce fascinant dialogue, note: « Sach-Verhalt, ou : comment se tient d’un seul tenant un ensemble qui fait question, étant ce dont il s’agit. »
*** 
En 1990, la philosophe Marlène Zarader publia un essai remarquable, aussitôt enfoui et passé sous silence, consacré au rapport entre Heidegger et la pensée juive:  La dette impensée, l’héritage hébraïque de Heidegger[6].
On n’avait eu droit auparavant sur cette question qu’au mode « diabolique », soit l’accusation nazie d’écrire en « allemand talmudique », les aigreurs de Meschonnic, ou encore celles de James Barr, cet universitaire américain que cite Zarader, professeur d’hébreu à Oxford University qui dénonce «les excès de la théologie biblique, les réfère aux “méthodes philosophiques de M. Heidegger”, qu’il juge tout aussi pernicieuses que les “romans midrachiques” ».
Marlène Zarader élucide remarquablement le mystère des troublantes analogies entre quelques unes des principales notions inventées et développées par Heidegger, et la tradition hébraïque, si constamment refoulée par le philosophe, « occultée par lui, au point de laisser, dans son texte, quelque chose comme un blanc», ce qu’elle nomme « la dette impensée ».
« Il faut bien constater, pour peu qu’on sache lire une autre langue que le grec, que chacune de ces conceptions “se trouve” –  de façon non plus latente mais manifeste –  là où Heidegger n’a jamais songé à la chercher, c’est-à-dire dans un tout autre texte: celui de la Bible et de ses commentaires… Des traits tels que l’attention au langage, le souci d’un appel, la fidélité à une trace, la mémoire d’un retrait fondateur, etc., sont reconnus comme essentiels lorsqu’ils sont énoncés par Heidegger, et tout simplement ignorés en tant que traits bibliques, ce qu’ils sont pourtant incontestablement. Ignorance rendue possible par le fait que l’univers biblique tout entier, dans la multiplicité de ses aspects, a d’emblée été réduit aux deux dimensions qui, au sens strict, l’interdisent de pensée (au sens où l’on parle d’une interdiction de séjour): la dimension de la foi (étrangère à la pensée) et de l’onto-théologie (réductible à la pensée grecque). »
Zarader précise que toute volonté d’aborder cette étrange connivence inconsciente sous les aspects d’une quelconque « influence » ou d’un « emprunt » est caduque. Seule la notion d’« impensé », que l’on doit à l’extraordinaire travail de Heidegger, permet d’interpréter sa propre impasse sur le « massif hébraïque » qui avait déjà surpris Paul Ricœur.
« Le penseur » écrit encore Zarader, « qui a, plus amplement que tout autre, restitué à la pensée occidentale des déterminations centrales de l’univers hébraïque est précisément celui qui n’a jamais rien dit de l’hébraïque comme tel, qui l’a –  plus massivement que tout autre –  effacé de la pensée et, plus largement, de l’Occident… Cette autre possibilité de pensée, qui n’a pas été prise en charge par la métaphysique, Heidegger a voulu l’enraciner dans un impensé, à mettre au compte de notre héritage grec. Je ne vois pas ce qui interdit –  je verrais même plutôt ce qui exigerait – d’y reconnaître la part non grecque de notre héritage. Cette part, Heidegger a eu le mérite de la déployer, de la soutenir de son prestige, de la resituer dans l’ensemble de la pensée occidentale –  bref, de nous la rendre en propre, à nous penseurs, en nous arrachant à la domination, ou à la fascination, de la seule métaphysique. Simplement, il en a attribué la paternité à l’une de nos sources, alors qu’elle aurait peut-être mérité d’être rendue, au moins partiellement, à l’autre. Et, s’il l’a fait, c’est parce qu’il avait d’emblée réduit l’Occident judéo-chrétien –  masqué par une indépassable dualité, dont Heidegger lui-même ne cesse de témoigner –  à une seule de ses composantes: la composante grecque. » 
Précisons qu’une part immense de l’œuvre de Heidegger reste inédite, sans parler d’être traduite. Ainsi les cours de Fribourg consacrés à saint Paul et saint Augustin ne viennent d’être publiés en Allemagne qu’assez récemment. L’allusion au « Livre des livres » dans D’un entretien sur la parole est une des rares de l’œuvre publiée de Heidegger[7], l’inédite réservant probablement quelques surprises. Cependant, ayant nécessairement lu la Bible en allemand ou en gréco-latin, Heidegger ne pouvait que l’interpréter à faux.
Par exemple, comme le montre Bernard Dupuy dans sa participation au recueil Heidegger et la question de Dieu, le philosophe qualifie à tort d’erreur « qui s’est glissée jusque dans la Bible » la confusion entre Dieu et l’être. Or la confusion est bien celle de Heidegger, qui confond l’idée occidentale de « Dieu » et son Nom selon la pensée juive. D’une parfaite banalité, cette confusion fonde d’ailleurs toutes les retraductions contemporaines de la Bible.
Et pourtant, en 1959, dans ses Esquisses tirées de l’atelier, Heidegger précise le rapport entre Dieu et l’Être :
« N’oublions pas trop tôt le mot de Nietzsche (XIII, p. 75) : “La réfutation de Dieu – en définitive seul le Dieu moral est réfuté.”
Cela veut dire pour la pensée méditante: le Dieu pensé comme valeur, serait-ce la suprême valeur, n’est pas Dieu. Dieu n’est donc pas mort. Car sa divinité vit. Elle est même plus proche de la pensée que de la foi, s’il est vrai que la divinité tire son origine de la vérité de l’être et si l’être comme commencement appropriant (ereignender Anfang) “est” autre chose que le fondement et la cause de l’étant. »
Autre cas de confusion : Dans son commentaire d’Andenken, Heidegger s’en prend « au sens judéo-chrétien » du mot prophète, qu’il refuse d’appliquer à la prophétie hölderlinienne. Conformément à l’amalgame introduit par la notion stérile et approximative de « judéo-christianisme», le philosophe plaque à tort sur la très complexe « prophétie » biblique (le mot lui-même ne convient pas) ce qu’il sait du devin romain, pour mieux en exclure Hölderlin.
« Les poètes, quand ils sont dans leur être, sont prophétiques. Mais ce ne sont pas des “prophètes” au sens judéo-chrétien de ce mot. Les “prophètes” de ces religions ne s’en tiennent pas à cette unique prédiction de la parole primordiale du Sacré. Ils annoncent aussitôt le dieu sur lequel on comptera ensuite comme sur la sûre garantie du salut dans la béatitude supra-terrestre. Qu’on ne défigure pas la poésie de Hölderlin avec le “religieux” de la “religion” qui demeure l’affaire de la façon romaine d’interpréter les rapports entre les hommes et les dieux. Qu’on n’accable pas cet univers poétique d’une charge qui touche à son être en faisant du poète un “voyant” au sens de “devin”. »
En réalité, il y a aussi peu de rapport entre le  navi hébraïque et le divinus romain – qui accouple en effet dans son étymologie divinité et devination –, qu’entre ce dernier et le προφήτης antique. Sans entrer dans les détails du prophétisme biblique (dont l’essence poétique saute aux oreilles), la seule cérémonie oraculaire des Ourim et Toummim, à la fois par son aspect mystique d’alphabet luminescent et par son intraductibilité définitive[8],  relève assez manifestement de la pure interprétation… Lorsque Heidegger confond le devin latin et le prophète « judéo-chrétien», il reprend un vieux cliché, démontrant qu’il n’a de la Bible qu’une connaissance commune,  c’est-à-dire très superficielle.
Ce qui reste troublant chez Heidegger, c’est que son oubli de l’être juif fonctionne à la manière d’un axe, d’un moyeu vide autour duquel se tisse la plénitude de sa pensée.
« Ce qui me semble donc contestable dans le texte heideggérien, ce n’est pas que la composante hébraïque soit passée sous silence (on pourrait admettre, en effet, que ce silence soit légitime), mais c’est justement qu’elle revienne sans être jamais identifiée, qu’elle revienne dans un texte qui fait tout pour rendre l’identification impossible. »
Voici un exemple simple qui permettra de comprendre ce qu’exprime Marlène Zarader – sans jamais aucune animosité, bien au contraire, à l’égard de Heidegger. Dans Bâtir habiter penser, conférence faite un an après La Chose, Heidegger revient sur la hiérarchie entre le langage et l’homme :
« La parole qui concerne l’être d’une chose vient à nous à partir du langage, si toutefois nous faisons attention à l’être propre de celui-ci. Sans doute en attendant, à la fois effrénés et habiles, paroles, écrits, propos radiodiffusés mènent une danse folle autour de la terre. L’homme se comporte comme s’il était le créateur et le maître du langage, alors que c’est celui-ci qui le régente. Peut-être est-ce avant toute autre chose le renversement opéré par l’homme de ce rapport de souveraineté qui pousse son être vers ce qui lui est étranger. Il est bon que nous veillions à la tenue de notre langage, mais nous n’en tirons rien, aussi longtemps qu’alors même le langage n’est encore pour nous qu’un moyen d’expression. Parmi toutes les paroles qui nous parlent et que nous autres hommes pouvons de nous-mêmes contribuer à faire parler, le langage est la plus haute et celle qui partout est première.»
Cette primauté du langage, Heidegger, dans Logos (conférence faite en mai 1951),  dit que Héraclite lui-même ne l’a pas pensée, quoiqu’il l’ait, et lui seul prétend le philosophe allemand, formulée :
« Que serait-il arrivé, si Héraclite – et après lui les Grecs – avaient pensé spécialement l’être du langage comme Λόγος, comme la Pose recueillante ? Rien de moins que ceci : les Grecs auraient pensé l’être du langage à partir de l’être de l’être, bien plus, ils l’auraient pensé comme ce dernier  lui-même. Car ‛ο Λόγος est le nom qui désigne l’être (Sein) de l’étant. »
C’est ici que les penseurs juifs, et plus particulièrement les Cabalistes, passent inaperçus dans la pensée de Heidegger :
« Mais tout ceci ne s’est pas produit. Nous ne trouvons nulle part de trace permettant de supposer que les Grecs aient pensé l’être du langage directement à partir de l’être de l’être. »
Les Grecs non, mais les Juifs oui.
Il faudrait citer tout l’essai de Marlène Zarader pour comprendre en quoi et comment la pensée juive pourrait être l’être volé de la pensée heideggérienne. Je ne l’ai évoqué ici que pour inviter à la lire.
***
Je veux terminer en citant un souvenir de François Fédier, pour achever sur une anecdote qui répond en quelque sorte à tous les silences comme à toutes les invectives. Dans Heidegger : Anatomie d’un scandale, Fédier se rappelle que « sur le linteau de la porte de sa maison, le philosophe avait fait inscrire un proverbe de Salomon (IV, 23) : “Garde ton cœur avec tout ton zèle, car c’est de là que jaillissent les sources de la vie.” »
La traduction du verset des Proverbes est légèrement inexacte. Chouraqui donne : « Plus que toute garde, protège ton cœur ; oui, à lui les issues de la vie. »
Provenance est avenir : là où est la source est aussi l’issue.
 
S. Z.
 

[1] Paru chez Desclée de Brouwer en 2002.
[2] Je songe à une lettre de Heidegger à Jaspers en 1950, citée par Towarnicki : « Si je ne suis pas venu dans votre maison depuis 1933, ce n’est pas parce qu’y habitait une femme juive mais parce que j’avais simplement honte. »
Dans sa lettre au président du Comité politique d’épuration citée plus haut, Heidegger évoque également « la honte douloureuse devant ce qui avait été fait contre les Juifs et dont nous fûmes les témoins impuissants ».
[3] À l’exception notable de Gérard Guest dans son « Esquisse d’une phénoménologie comparée des catastrophes », participation au recueil La fête de la pensée publié en hommage à François Fédier (Lettrage, 2001). 
[4] C’est à partir de 1938 que la question de la Technique devient primordiale chez Heidegger ; ce n’est pas un hasard.
[5] « La phénoménologie du Dasein est l’herméneutique dans la signification originale du mot d’après laquelle il désigne la tâche de l’explicitation… », commence Heidegger dans Sein und Zeit avant d’amplifier sa définition.
[6] Publié au Seuil en 1990, dans la collection « L’ordre philosophique ».
[7] Dans Qui est le Zarathoustra de Nietzsche ?, Heidegger, évoquant l’appel divin lancé à Adam à « se soumettre » la terre, fait étonnamment référence à « un Ancien testament » (je souligne), comme s’il y en avait plusieurs… Et en effet.
[8] Cet étrange oracle consistait en pierres précieuses taillées en forme de lettres, incrustées sur le pectoral du grand-prêtre, qui s’illuminaient miraculeusement pour indiquer le sens de certaines questions. En grec, la sibylline expression Ourim Vétoumim a été diversement rendue au pluriel par « lumières et perfections » (phôtismoï kaï téléotètés) ou au singulier par « révélation et vérité » (dèlôsis kaï alèthéia), que la Vulgate métamorphose en doctrina et veritas… Le Talmud rapproche plus subtilement la prophétie et la manne (qui est la substance même de la Question, voir supra) : « Le prophète révélait à Israël tout ce qui était caché dans les trous et les fissures ; la manne faisait exactement la même chose. » Yoma, 75a. Dès lors, la double signification du  προφήτης, celui qui transmet et celui qui explique et interprète, n’est  plus si contradictoire avec celle de l’« inspiré » (navi) de la Bible. 
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Alexandre Schild
« métaphysiquement nécessaire», croit-on comprendre
 
Quand on prétend repérer un « crime  d’idée » dans la thèse de Heidegger qui affirme que la sélection raciale était « métaphysiquement nécessaire »,  c’est qu’on croit que pour Heidegger, la sélection raciale était une bonne chose et qu’il fallait donc qu’elle s’opère. Mais ce faisant, on atteste seulement qu’on croit que pour Heidegger, le mot “ métaphysique ” désigne une bonne chose – et puis aussi, mais peu importe dans l’immédiat, qu’on ne comprend strictement rien à la « nécessité » (Notwendigkeit)  dont il s’agit là. – Or, ce dont Heidegger a périlleusement et, ce nonobstant, inlassablement tenté de nous avertir dès le début des années 1930, c’est précisément – et il ne faut pas voir ailleurs le sens de son propos sur la sélection raciale, entre autres, – la mesure dans laquelle, sans être pour autant une mauvaise chose en soi, la métaphysique pouvait être porteuse des plus criminelles possibilités d’être.
Pour le dire autrement, croire qu’aux yeux de Heidegger, penser que quelque chose est « métaphysiquement nécessaire » équivaut à un jugement positif sur la chose, c’est confondre une description phénoménologique, dont on ne veut rien savoir, avec une position dogmatique (au sens kantien – c.-à-d. pas nécessairement péjoratif, – du terme) dont on est soi-même captif. Et je me permets de signaler à ceux qui se laisseraient aller à cette confusion qu’ils ont du pain sur la planche. Car de leur “ point de vue ”, si l’on peut dire, il devrait leur apparaître que Heidegger est le zélé propagandiste, quand ce ne serait pas l’inspirateur, non seulement de Hitler,  mais aussi, et tout autant… de Staline. Pour peu du moins qu’ils condescendent à lire ne serait-ce que le § 61, intitulé Puissance et crime, de L’Histoire-destinée de l’estre (Die Geschichte des Seyns), volume 69 de l’Édition intégrale. Où ils trouveront en effet ceci, que Heidegger a écrit entre 1938 et 1940 (qui sait si ce ne serait pas dans les jours qui ont suivi la signature du pacte germano-soviétique ?) :
« Là où, au titre d’être-même de l’être, la puissance devient [elle-même] histoire-destinée, toute moralité et toute justice se voient bannies, et à vrai dire de façon inconditionnelle.  La puissance n’est ni morale ni immorale, puissance elle est hors de la moralité, du droit et des mœurs. […]
     C’est pourquoi, au sein de l’époque où le ton est donné par tout ce qui se déploie inconditionnellement en puissance, il y a place pour des criminels en chef [Hauptverbrecher] […].
     Les criminels en chef planétaires sont, de par leur être, ensuite de leur inconditionnelle soumission à l’inconditionnelle montée en puissance de la puissance, complètement  équivalents. Les différences qui découlent des conditions historiques et qui s’étalent au premier plan ne servent qu’à déguiser l’empire du crime en quelque chose d’inoffensif et même, qui plus est, à présenter son accomplissement comme « moralement » nécessaire dans l’« intérêt » de l’humanité.
     Les criminels en chef planétaires de la plus récente modernité,  où seulement ils deviennent possibles et nécessaires [je souligne], on peut en établir  le chiffre exact en comptant sur les doigts d’une seule main. »
Mais qui pourrait s’y tromper ? Qui peut voir là – où il ne s’agit plus de seulement croire, mais bien de voir, – un appel de Heidegger à obéir à ces criminels en chef dont il indique clairement que ce sont eux, les plus incondititionnellement obéissants, qui sous couvert de morale et d’intérêt général de l’humanité – prêchant en l’occurrence, et mutatis mutandis : l’écrasement du “ bolchevisme ” ou celui du “ fascisme ”, – lancent ce genre d’appels.
Les auditeurs des cours de Heidegger dans les années 1930 et 40, en tout cas, ne se sont pas trompés sur ce qui leur était dit là. Comment se fait-il qu’on puisse ne pas le comprendre trois quarts de siècle plus tard ? Alors qu’il suffit – comme Heidegger nous y engage au tout début d’Être et Temps, – de prendre les choses à la lettre : « métaphysiquement nécessaire » ne veut pas du tout dire positivement nécessaire – et encore moins absolument nécessaire, ni non plus fatalement nécessaire, et surtout pas impérativement nécessaire. Et comment se peut-il que ces jours-ci, d’aucuns aillent jusqu’à réclamer l’interdiction d’enseigner la pensée de Heidegger ? Et que d’autres entendent limiter leur démonstration de l’inanité du livre qui lance cet appel à ce qui y vise “ le ” Heidegger d’avant 1930 – l’idée étant là de soustraire au non moins diffamatoire qu’inquisitorial Index de ce livre un Être et temps et quelques écrits antérieurs dont ils estiment qu’il peut être fait bon usage pour peu que cela mène sans détour… « au-delà » ?
Serait-ce qu’on voudrait tellement que la métaphysique puisse poursuivre son chemin sans plus d’examen critique de crimes dont la pensée de Heidegger aura été la première  à permettre de s’aviser – ce qui n’aurait pas été possible sans elle ? Et donc sans plus d’examen critique non plus de cette extrême nécessité de la métaphysique que, depuis la fin des années 1940, Heidegger a entrepris de penser, sous le nom de “ Gestell ”, comme cet appareillage d’ensemble de la sommation dont le déchaînement est ce qui désormais donne le ton ! Articulation que je risque en sachant d’avance l’utilisation que d’aucuns ne manqueraient pas d’en faire s’il se trouvait que ce que je viens d’écrire pouvait avoir la moindre importance pour eux…
 
Alexandre Schild
Lausanne,  le 23 avril 2005
 
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François Meyronnis
« Une forme d’intégrité profonde »
Entretien avec Aude Lancelin,
paru dans le Nouvel Observateur du 28 avril 2005
 
Aude Lancelin. – Est-ce que ce livre [d’Emmanuel Faye] apporte des éléments inédits permettant de mieux appréhender le rapport entre Heidegger et le nazisme?
François Meyronnis. – Beaucoup de choses étaient déjà connues, et quant à ce que je découvre, je ne sais quoi en faire dans la mesure où le dossier est instruit uniquement à charge, et de manière tellement malveillante que tout ce qui est donné à lire ici est sujet à caution. La façon obtuse dont sont interprétés les concepts cruciaux d’«Etre et Temps» jette forcément un doute sur ce que l’auteur découvre plus tard dans des séminaires inédits en français.
A. Lancelin. – Par exemple?
F. Meyronnis. – Le Dasein, concept central chez Heidegger, c’est l’absence radicale d’appartenance. Eh bien, Emmanuel Faye nous explique que derrière ce mot Heidegger entendrait en fait une communauté allemande arrimée à un sol et à un sang dans une perspective nationale-socialiste. Il n’y a rien de tel dans ce livre de 1927. Cette interprétation racialiste est totalement absurde.
A. Lancelin. – Heidegger rejoint cependant le parti nazi, et l’on trouve des traces de cet engagement jusque dans ses écrits philosophiques. Les séminaires de 1933-1935 révélés par l’auteur sont assez troublants à cet égard…
F. Meyronnis. – Il est évident que de 1933 à 1934 le recteur Heidegger accepte de subordonner l’université aux finalités du parti nazi. En cela, il se montre totalement infidèle à sa pensée. Assez curieusement, il identifie ponctuellement l’émergence nationale-socialiste au «nouveau commencement» qu’il appelle de ses vœux. Par une espèce de «stupidité», comme lui-même le dira après guerre. Aussi grand que soit le penseur, c’est aussi un homme qui n’a pas eu les moyens d’embrasser une situation politique concrète, faute de s’y être jamais vraiment intéressé.
A. Lancelin. – Mais comment un tel aveuglement quant aux finalités criminelles du régime fut-il possible?

F. Meyronnis. – Ça, c’est facile de le dire après 1945. Beaucoup moins quand on se replace dans l’espace intellectuel compliqué de l’époque, et son atmosphère de nationalisme survolté. D’une certaine manière, la pensée de Heidegger procède du romantisme allemand, qui a pour projet sous-jacent de placer l’Allemagne au centre du destin européen, et pour cela d’oblitérer la romanité et la Bible. A partir du moment où une apparente révolution se déclenche en Allemagne, fatalement Heidegger va l’envisager comme une espèce de chance. Le vrai reproche à lui faire, c’est de ne pas avoir pris la mesure de ce qui se passait vis-à-vis des juifs, et cela parce qu’il adoptait exclusivement le point de vue allemand. Le peuple élu pour lui, c’est le peuple allemand. Jusqu’au bout ce sera le point d’aveuglement de Heidegger. Il est cependant évident que par rapport aux coordonnées de l’époque il n’est pas antisémite. Il n’adhère pas à l’antisémitisme biologique, à tout ce délire raciste, il est à mille lieues de ça.
A. Lancelin. – Que répondez-vous à ceux qui s’appuient sur les errances politiques de Heidegger pour disqualifier totalement sa pensée?
F. Meyronnis. – Très franchement, je ne crois pas que ce soit par scrupule moral qu’on lui reproche avec tant d’ardeur son engagement nazi. La pensée de Heidegger engendre à l’évidence une forme de ressentiment. Un tel tombereau de calomnies, une telle rage à vouloir nier l’existence même de son œuvre, tout ça suggère que sa pensée recèle quelque chose de profondément dérangeant pour l’époque. C’est d’autant plus manifeste que vouloir éradiquer Heidegger revient aussi à disqualifier Sartre, la déconstruction de Derrida, Lacan, et Foucault aussi, autant de pensées qui s’en sont nourries. Cela relève d’un véritable obscurantisme.
A. Lancelin. – En quoi son œuvre est-elle selon vous l’un des chemins de pensée les plus révolutionnaires du xxe siècle?
F. Meyronnis. – C’est l’une des seules pensées qui permettent aujourd’hui de comprendre la catastrophe en cours, à savoir le devenir planétaire du nihilisme européen. Cela signifie l’avènement d’une ère où la technique dispose de tout, mettant en joue la vie humaine. Et cela explique le caractère monstrueux de l’histoire mondiale en des termes qui ne sont ni platement historiques ni moraux. C’est cela surtout qui perturbe les tenants du discours humaniste, qui aimeraient bien réduire le national-socialisme à une donnée historique circonscrite, et penser que ce qu’il met en jeu a été vaincu en 1945. Depuis la Première Guerre mondiale au moins, le discours humaniste est une logomachie creuse. Heidegger permet, lui, de penser le nihilisme comme processus général de dévastation. Ce processus prend la forme de l’économie quand celle-ci réduit toute chose au chiffre, ou de la biopolitique quand s’annonce un recalibrage de l’espèce. Dans cette perspective, l’homme n’est plus sujet de l’histoire, mais simple matériau usinable. On ne peut pour autant réduire Heidegger à un annonciateur de la «fin de l’histoire». Il permet même de contourner ceux qui annoncent le triomphe définitif du simulacre. Au pire moment demeure toujours pour lui la possibilité de l’Ereignis, c’est-à-dire de la merveille, du salut. C’est une pensée difficile, et certains s’imaginent y accéder en la falsifiant mesquinement. Heidegger est cependant un être qui a une forme d’intégrité profonde. Lui se met en face de ce qu’il y a à penser, et il le pense jusqu’au bout.
 
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Nicolas Plagne
L’introduction de la chasse aux sorcières en philosophie
Recension de l’essai d’Emmanuel Faye parue le 6 mai 2005 sur le site http://www.parutions.com
Le public cultivé français est rarement informé de l’édition de grands livres sur l’œuvre de Martin Heidegger. Quoique l’édition-traduction des grands ouvrages du maître de Fribourg-en-Brisgau soit désormais réalisée, on continue encore d’éditer en allemand les cours et séminaires du grand professeur qu’Hannah Arendt appelait avec admiration «le roi secret de la pensée» au milieu des années 1920-1930. Une bonne partie de ce que la philosophie a produit de meilleur depuis lors sort de la méditation de cette pensée exigeante et patiente, qui alterne méandres subtils et trouées brutales vers l’inaperçu de nos façons de pensée. Ne serait-ce qu’à titre de retour critique sur la tradition métaphysique européenne ou d’interrogation sur les présupposés de la conscience «moderne» (son inconscient très actif, son «ombre»), la pensée de Heidegger a exercé une fascination extraordinaire sur des générations de professeurs, de penseurs mais aussi d’artistes, sensibles à la méditation sur la langue, la poésie et à la défense des enjeux de l’art pour la dignité de l’homme et son rapport au monde, dans un siècle de civilisation technique et d’idolâtrie de «la science».
Il n’est certes pas impossible de philosopher à côté de la pensée de Heidegger, voire contre elle, mais il est impossible de ne pas prendre en considération ce qu’elle dit, pour la dépasser, si c’est possible, ou l’écarter en connaissance de cause. L’auteur d’Etre et temps (1927), de Kant et le problème de la métaphysique (1929), Introduction à la métaphysique (1935), Qu’appelle-t-on penser ? (1951-52) ou encore du Principe de raison (1954-55) a d’ailleurs suscité une importante littérature de commentaires, à laquelle ont participé les grands noms de la philosophie. Pourtant c’est toujours «le scandale Heidegger» qui fait la une des pages culturelles quand on daigne s’intéresser à cet auteur majeur, enseigné partout dans le monde. Avec le livre d’E. Faye, dix-huit ans après celui de Victor Farias, la polémique est relancée.
Tout étudiant de philosophie le sait pourtant parfaitement depuis des lustres: Heidegger a adhéré au NSDAP en 1933, après la prise du pouvoir d’Hitler. En ce sens, il a été «nazi». Acceptant le poste de Recteur de son université, il a participé à l’atmosphère de reprise en main (Gleichschaltung) des institutions académiques, prononcé un fameux «discours du Rectorat» (mai 33) défendant alors «l’auto-affirmation de l’université allemande», discours dont Jaspers le félicite, où il prend ses distances avec la tradition d’indépendance académique et d’apolitisme libéral-conservateur, et exalte le rôle de l’Université dans l’Etat, comme lieu privilégié de brassage des élites intellectuelles sans considération de classes mais avec un sens du devoir envers sa communauté. Puis dans l’Appel aux étudiants allemands (novembre 33) contre la SDN, il présente le Führer comme la voix de l’Allemagne nouvelle. Dès 1934, déçu de ses marges de manœuvres, Heidegger démissionne. Se voulant sans doute le Platon du nouveau maître du Reich et constatant l’indépendance du nazisme réel par rapport à ses plaidoyers pour orienter le «Mouvement» dans le sens de sa philosophie, il prend congé et se consacre à son enseignement et à ses livres. Certes Heidegger ne quitte ni le Reich ni le NSDAP jusqu’en 1945. Non-juif, il n’avait aucun besoin de fuir ; patriote ou si on veut «nationaliste», d’esprit communautaire et social, il adhérait sincèrement au  principe d’une refondation «nationale et socialiste» non-marxiste voire anti-marxiste. Dans un entretien posthume, il reconnaît avoir commis «une grosse bêtise» ou «imbécillité» (eine grosse Dummheit), ce qui peut s’actualiser en «belle connerie», mais Heidegger était bien élevé. Le terme n’est pas faible pour un homme qu’on dit arrogant et correspond à ses responsabilités réelles.
On peut certes déplorer cette fidélité à son Etat dans l’époque, mais la loyauté oblige à dire que le nazisme de 1934-1938 (avant l’évidence de sa volonté de guerre d’expansion) voire 1941 (avant le début de la Solution finale et des politiques d’extermination de masse) n’inspirait pas l’horreur qu’il suscite rétrospectivement, bien que les lois raciales de Nuremberg aient déjà été promulguées et que le Führer régnât absolument. Thomas Mann hésita à rentrer en Allemagne pour ne pas perdre son public (il fallut la haine des nazis, l’autodafé public de ses livres et la pression de ses enfants pour qu’il coupât définitivement les ponts avec l’Allemagne, le pays de sa langue), tandis que les émigrés expérimentaient le déclassement et l’isolement culturel de l’apatride. On lira à ce sujet l’excellent Weimar en exil de J.M. Palmier, admirateur de Heidegger et d’Adorno et l’une des bêtes noires d’E. Faye. Proche de la Révolution conservatrice et d’Ernst Jünger, Heidegger était loin de la répulsion de Mann devant le nazisme mais admit par sa démission douter du régime dans lequel il avait placé ses espoirs d’une renaissance nationale, certes brutale et injuste à certains égards, mais selon lui nécessaire (la «raison d’Etat» si on veut).
Rappelons avec Georges Goriely (1933 : Hitler prend le pouvoir, éd. complexe) que les démocrates de l’étranger, sauf les communistes et une partie des socialistes, virent généralement en Hitler un mal nécessaire, un rempart contre la révolution communiste voire un exemple de révolution pacifique et une expérience de socialisme national capable de sauver le peuple allemand de la crise de 1929, dont nous n’imaginons même plus le caractère dévastateur pour l’Allemagne (voir l’article de Léon Blum dans Le Populaire, qui salue l’élection du petit peintre viennois, y voyant une victoire contre l’obscurantisme réactionnaire du conservatisme militaro-prussien ; de même firent Breton et les surréalistes non-communistes). Pour beaucoup, Hitler était le Mussolini qu’il fallait à l’Allemagne ! Souvenons-nous que le libéral Lloyd George vint rendre visite à Hitler à Berchtesgaden en 1935, en sortit très impressionné et vanta ce «George Washington» ! Avant d’abdiquer, Edouard VIII d’Angleterre qui se voulait un roi social mais anti-communiste admirait la politique économique de Hitler contre le chômage ! Heidegger n’était pas démocrate libéral mais soucieux du bien-être du peuple (le Volk), or Hitler réduisit spectaculairement le chômage en rendant confiance au pays. Il incarna un moment l’idée d’un Etat hiérarchisé, autoritaire (la tradition allemande de service), respecté à l’extérieur (les vainqueurs de 1918 lui accordèrent ce qu’ils n’avaient pas donné à Weimar et durent accepter la fin du Diktat de Versailles) et moins «classiste» dans la sélection des nouvelles élites : Heidegger était fils de tonnelier sacristain et souhaitait une société méritocratique plus égalitaire. Sur ces points, le nouveau régime lui paraissait une voie allemande (ni individualiste bourgeoise à la française ni égalitariste communiste) de communauté organique proche des thèses de Fichte et Hegel. Faye surinterprète donc la notion de Volk et le sens de l’adjectif «völkisch», en les ramenant au sens racial nazi, car ces notions ont une longue histoire dans le romantisme allemand auquel Heidegger se rattache ici !
Il faut se représenter sans «les mains blanches» du moraliste abstrait ni anachronisme le «potentiel» que pouvait représenter cette révolution socio-politique et culturelle au début des années trente. Heidegger comme une majorité d’Allemands était sensible à des réalisations positives du nazisme. On peut noter dans ses discours la rhétorique national-socialiste de l’époque ; de là comme Faye à imaginer qu’il fut le nègre de Hitler !… Sans doute comme philosophe espéra-t-il être «rappelé» et ne désespéra-t-il pas rapidement du nazisme ? Mais il refusa le poste de professeur officiel du régime à Berlin au nom de l’inspiration de la province. Il lui était difficile ou peut-être impossible de quitter le parti publiquement sans être chassé de l’Université et il paya donc ses cotisations. Cela fait-il de lui un «nazi» ?
Un travail sérieux à ce sujet devrait d’abord se demander ce qu’est la doctrine nazie, avec ses variations secondes, puis en quel sens Heidegger fut «nazi» et suivre l’évolution de sa pensée dans ses textes, en la comparant au nazisme officiel. On verrait que Heidegger ne fit pas longtemps partie des principaux philosophes et intellectuels du régime (Rosenberg, Krieck, Bäumler) : dire que Heidegger connaissait ces gens, appréciait certains de leurs travaux, eut des étudiants nazis, avait droit à des vacances en 1943 et recevait du papier pour imprimer ses livres est une argumentation assez déplorable, mais cela fait une bonne partie de celle de Faye…
Heidegger par gros temps, le livre (absent de la bibliographie) de Marcel Conche, un de nos principaux philosophes vivants, qui sait ce qu’il doit à l’influence de Heidegger mais le critique à l’occasion sans polémique tapageuse, résume bien les choses : Heidegger a eu «son» nazisme en partie imaginaire, un pari sur l’évolution du Mouvement qui pour lui portait une part de réponse pratique et idéologique aux défis de l’époque. Mais il s’en est écarté de plus en plus, en faisant la critique radicale mais philosophique dans ses cours, au point que nombre de témoins ont dit leur embarras devant les messages codés du professeur dans un contexte de répression et d’espionnage. Conche et d’autres avaient déjà pointé les graves défauts de méthode et les distorsions factuelles inadmissibles du livre de Farias (1987), qui instruisait à charge contre Heidegger sur-interprétant dans un sens hitlérien tout ce qui pouvait être ambigu dans ses paroles, ses écrits et ses actes, en refusant à sa prudence les circonstances atténuantes du contexte politique (Farias a pourtant fui la dictature Pinochet !) et surtout du contexte de l’œuvre elle-même. Mais ce qu’on n’arrivait pas à prouver, c’était le racisme et le biologisme de Heidegger, un point fondamental du nazisme réel.
C’est ce que Faye croit prouver. Il répète d’abord tout le dossier habituel sur la vie et la pensée de Heidegger, de Hugo Ott (représentant le parti catholique qui vouait Heidegger aux gémonies depuis qu’il s’était converti au protestantisme) au politologue américain Richard Wolin (éditeur des textes de Löwith en américain et auteur de Politics of Being) en passant par L’Ontologie politique deHeidegger selon Pierre Bourdieu qui faisait de Heidegger un nazi et un antisémite à qui manquait (hélas !) la théorie du biologisme. E. Faye prétend «compléter» avec des documents accablants qui feraient enfin de Heidegger un nazi certes obscur et confus mais total, car pleinement raciste dans le domaine de la philosophie : bref le traducteur en concepts de Mein Kampf !
Bien après Karl Löwith, étudiant et disciple juif allemand de Heidegger et devenu le critique de Nietzsche et Heidegger comme penseurs nihilistes, Faye souligne son «décisionnisme» et le met en relation avec sa fréquentation du juriste nazi et théoricien de l’Etat Carl Schmitt. Certes, mais décisionnisme n’est pas nazisme ! La théorie de la souveraineté de Schmitt garde, malgré Faye et Zarka (qui publie une attaque contre Schmitt au même moment), une puissance conceptuelle qu’a bien montrée JF Kervégan (Hegel, Carl Schmitt et l’Etat, PUF). Que l’Etat en temps de guerre révèle sa potentialité totalitaire de mobilisation totale au nom de lui-même, comme incarnation du bien collectif de la communauté, c’est ce que la Première Guerre mondiale a montré aussi à propos des démocraties ! On croit relire certains procès de Rousseau ou de Marx. Faye, comme un roi perse antique, tue le porteur des mauvaises nouvelles pris pour responsable de la réalité qu’il décrit. Faye devrait savoir que Machiavel a suscité l’horreur de ses contemporains, notamment des naïfs ou des hypocrites et bien plus tard des jésuites, pour avoir dévoilé la vérité de la politique sans la confondre avec la morale. Cela suffisait à passionner l’homme de concepts et penseur de l’être qu’était Heidegger. Quant à s’indigner que la politique soit un rapport «ami-ennemi» dans les situations-limites de danger pour l’Etat (salut public), cela nous renseigne sur les vœux pieux de l’auteur plus que cela ne réfute Schmitt, car, à l’expérience de notre présent, cela demeure la base de l’action internationale (et parfois de politique intérieure) de tous les États. Que Heidegger dise qu’un Etat (même nazi) est fondé à éliminer ses ennemis jusque dans ses citoyens en cas de trahison, en définissant pour lui-même ce qu’il attend de ses membres et en «inventant» ses ennemis, cela n’a aucun rapport nécessaire avec un éloge de la Gestapo ou des déportations, encore moins avec l’antisémitisme!
L’insistance de Heidegger sur l’abandon de l’homme, sa «déréliction» selon nos traducteurs, depuis Etre et temps (l’être-là voué à l’existence dans le monde qu’il n’a ni créé ni voulu, mais où il est «jeté» par la vie («Geworfenheit»), dans une situation sociale, culturelle, politique etc., qui est toujours déterminée géographiquement, historiquement) est aussi imputée à un nihilisme tragique, menant logiquement au nazisme! La vérité est qu’il s’agissait bien plus d’une critique non-marxiste de l’individualisme abstrait (du capitalisme aussi) d’où l’intérêt pour cette approche d’un penseur comme Gérard Granel qui n’eût de cesse de tisser la phénoménologie du capital de Marx et celle de la technique de Heidegger). Cette vision de la condition humaine est discutable pour des philosophes mus par la foi (les théologiens objectent que l’homme est créé et aimé) mais avant la foi il y a la finitude et l’existence sur fond de mortalité et d’effacement des choses temporelles : Heidegger avait le portrait de Pascal sur son bureau. Lévinas trouve que Heidegger fait trop de part à des expériences négatives ou à des passions tristes, mais Heidegger en philosophe est méthodologiquement laïque ou agnostique et part de l’angoisse originaire de l’homme, être «mortel» et limité (fini), poussé par ce que Camus appelerait «l’absurde», à «penser sa vie» et de là à entrer en philosophie en rappelant cette interrogation première : «pourquoi donc y a-t-il l’étant et non pas rien ?».
Faye estime cependant que l’inachèvement d’Etre et temps tiendrait à une prise de conscience par Heidegger de la place du thème de la communauté historique nationale: mais cela n’en ferait pas une communauté raciale pour autant ! Que l’homme soit un être social est une idée d’Aristote ! Rappelons contre Faye que les plus grands noms de la philosophie n’ont vu aucun rapport entre le nazisme et la pensée de Heidegger jusqu’à son acceptation du rectorat et que même après son adhésion, les meilleurs lecteurs, enthousiasmés par le style de cette pensée (Lévinas, Sartre, etc), y puisèrent largement, sans avoir le sentiment de se rapprocher du nazisme. Disons même que Lévinas, l’un de ses tout premiers adeptes enthousiastes en France n’a jamais soupçonné, ni avant la guerre ni après, que Sein und Zeit eût pu être un texte protonazi ! De même, que les lectures-commentaires faites pendant la guerre à Lyon par deux résistants, Joseph Rovan (d’origine juive et remarquable germaniste) et Jean Beauffret, ne leur ont pas fait apparaître en pleine occupation la nature prénazie des textes de Heidegger qu’ils avaient à leur disposition.
Pour une bonne part, Faye (comme Farias) confond sans cesse (technique de l’amalgame) Heidegger le penseur-professeur et ses relations «nazies» (encore Schmitt), un de ses anciens étudiants (Erik Wolf, un juriste dont Faye fait le porte-parole de Heidegger), sa fidélité intéreure et sa pensée d’universitaire avec son appréciation comme membre du parti par les services du NSDAP. Mais Faye sait seulement montrer ce que le parti «perçoit» (p.524) de «la distance politique» de Heidegger ! A ce sujet, on lit que le NSDAP, peu intéressé par le détail de la pensée heideggerienne, relativisait les critiques contre Heidegger de collègues philosophes bien plus zélés que lui, sachant que des disputes théoriques doublées d’animosités personnelles les opposaient. Que le parti ait estimé que Heidegger était «fiable politiquement» pendant la guerre signifie-t-il pour nous que Heidegger était partisan des camps d’extermination ? Cela signifie seulement que Heidegger était tenu pour un «intellectuel» prestigieux, qui n’encourageait pas clairement ses étudiants à l’insoummission et qui restait un patriote, un critique radical du marxisme, du communisme et du matérialisme libéral anglo-saxon, consacrait ses cours à des gloires nationales comme Hölderlin et Nietzsche ou à de vieux textes grecs. Les accusations de subversion de certains collègues laissaient les services du parti froids. C’est peut-être de quoi Heidegger voulut demander pardon à Jaspers en lui disant sa honte dans une lettre fameuse d’après-guerre.
Mettant bout à bout des textes philosophiques sortis de leur contexte avec des éléments extérieurs à la pensée de Heidegger, telle que nous la connaissons, Faye se facilite des démonstrations douteuses qui finissent généralement par l’indignation vertueuse. L’œuvre de Heidegger serait intrinsèquement «l’introduction du nazisme dans la philosophie», réponse à ceux qui considéraient l’adhésion au nazisme comme une simple virtualité parmi d’autres. Faye veut nous offrir des preuves dans le texte mais dans uen apparente confusion ! Ainsi il attribue à Heidegger une ontologie militariste sur la base d’un commentaire de fragments d’Héraclite, qui voit la nature comme la lutte entre des éléments et d’où sort la parure de l’univers : du polémos jaillit le Kosmos ! Et quand Heidegger indique que la motorisation de la Wehrmacht est un événement métaphysique, Faye croit y voir une exaltation du militarisme expansionniste au moment où l’armée allemande commet des atrocités sur certains fronts (toujours l’amalgame), alors que cette expression frappante et pédagogique doit être comprise dans le cadre d’une pensée de l’actualisation dans la réalité historique d’inventions rendues possibles par le parachèvement de la «métaphysique» dans l’étance de la Technique (c’est précisément toute la méditation qui commence après le rectorat). Se basant sur des notes de cours, Faye prétend d’ailleurs prouver que Heidegger était un mauvais professeur, qui ne comprenait rien à certains de ses sujets de leçons, par exemple sur la dialectique chez Hegel ! Ici il s’agit d’une grossière exagération à partir de quelques notes. Tous les témoignages de ses meilleurs étudiants, Gadamer, Biemel, Annah Harendt, Elisabeth Blochmann, même Löwith et plus tard les membres du séminaire du Thor, reconnaissent l’extraordinaire talent pédagogique dont les cours et les séminaires était l’exercice même de la pensée la plus rassemblée en public. Et même en admettant que ce cours sur Hegel ait été réellement bâclé, ne savons-nous pas qu’on ne peut juger un professeur sur ses «jours sans» ? Professeur lui-même, M. Faye devrait l’admettre sans difficulté…
Mais Faye donne un autre exemple : Heidegger serait anti-humaniste et ennemi du «sujet» libre, de l’individu exerçant rationnellement son jugement, n’aurait rien compris à Descartes, qui est le héros de l’auteur. On peut discuter Heidegger, mais sa vision de Descartes en métaphysicien de la physique de Galilée (l’être devient une étendue calculable qui relève des mathématiques ou de l’esprit qui la conçoit adéquatement) est difficilement contestable et rejoint la pensée de Husserl, le fondateur de la phénoménologie et le maître – «juif» – de Heidegger! Quant à la critique du sujet cartésien, elle traverse la philosophie depuis Descartes ! Preuve de nazisme, Heidegger aurait selon Faye exalté la technique tant que le nazisme triomphait et serait tombé dans l’obscurantisme anti-technique à partir des défaites de Hitler ! Or tout lecteur sérieux sait que Heidegger a critiqué la Technique dès ses cours sur Nietzsche avant la guerre et qu’il a toujours essayé de concevoir un rapport équilibré à la nature sans rejet de la science et de la technique, en soulignant l’origine cartésienne (sur le plan métaphysique) du projet de domination absolue de la nature. Que ce projet soit illusoire et dangereux est aujourd’hui une banalité ! Une partie du nazisme a été à la suite du romantisme aux origines de l’écologie, ce qui repose la question du sens de l’engagement de Heidegger et des raisons de son éloignement du nazisme. Quant au fait que Heidegger se complaise dans la pensée obscure des pré-socratiques, refusant le soleil de la raison platonicienne, autre vieux procès caricatural, la vérité est qu’il cherche à comprendre comment naissent la philosophie et la tradition occidentale avec leur recherche de l’origine absolue des choses (cause ultime, fondement) et leur pente au systématisme. Pour Heidegger, le fond de l’être est abyssal. Sa conception historiciste de la métaphysique (qui a joué un rôle dans l’histoire ultérieure de la philosophie et des révolutions cognitives) s’allie à une méditation encore ignorante de son but («Chemins qui ne mènent nulle part» ou «de traverse» en quête de la lumière d’une clairière) portée par un souci de dépassement du «nihilisme» (la disparition du sacré).
L’estocade doit être portée avec la preuve tant attendue du racisme ontologique, qui programmerait la Shoah ! Faye peine à trouver des bribes de textes ambigus sur «la race», tant ce thème est mince chez Heidegger ! Là encore, il surinterprète quand il en fait une adhésion à l’anti-sémitisme obsessionnel et meurtrier de l’Etat nazi. On peut certes s’interroger sur le sens de ces textes ou des phrases : tentation ou simples concessions à l’idéologie dominante officielle ? Heidegger qui fréquenta certains anthropologues racistes était sans doute intéressé par la question des fondements scientifiques de ces théories, qui existaient, et de longue date, hors d’Allemagne et tentaient de s’opposer à l’universalisme. Il s’agissait de proposer une théorie des processus historiques et des facteurs d’histoires différentes. N’était-ce pas une façon de la mettre en question ? Dans un passage cité par Faye comme une preuve accablante, Heidegger se contente de rappeler la polysémie de la notion de Volk/peuple et d’inviter ses auditeurs à garder le sens de la pluralité sémantique sous des mots-slogans ! Faye va jusqu’à affirmer que Heidegger priverait les morts de la Shoah de leur statut d’humain dans un texte où Heidegger avec un pathos pudique signale que les morts des chambres à gaz ont été privés d’une mort humaine parce que traités en matériel pour usines à cadavres ! Et quand Heidegger dans cette conférence fameuse sur la Technique déplore le saccage de la nature et pointe entre autres phénomènes de perte du sens de notre humanité l’agriculture industrielle (qui traite l’animal et le végétal en pur stock de ressources consommables) à côté des camps de la mort, on peut rejeter cette analyse mais non comme Faye, en dénonçant une relativisation de la prétendue responsabilité personnelle de Heidegger dans l’extermination !
Que Heidegger ait été raciste et anti-sémite à un certain degré est possible (Rüdiger Safransky, son meilleur biographe, avec Heidegger et son temps, non cité par Faye, parle chez Heidegger au début des années 1930 d’un «antisémitisme de concurrence», mais jamais d’un «antisémitisme spirituel» ou «biologique»). Il est certain qu’il y a chez lui un attachement à l’idée de culture nationale fondée dans la langue et un imaginaire collectif (le Rhin, la germanité mythologique, etc) et qu’il a pu considérer certains Juifs comme culturellement enracinés dans un cosmopolitisme de diaspora : Faye biologise à l’excès sur des bases fragiles voire grotesques ce nationalisme herdérien pour s’en indigner et destituer Heidegger du nombre des philosophes pour cela. Mais n’y a-t-il pas un racisme grec (anti-asiatique = anti-perse et anti-sémite) chez Homère théorisé par Aristote ? Il est beau de défendre le philosophe juif Husserl contre l’ingratitude supposée de Heidegger, mais Husserl nous a laissé un texte clairement entaché de racisme à l’égard des tsiganes sur lequel est revenu Derrida ! Or Faye oublie que le nazisme extermina les tsiganes, ce qui ferait de Husserl une sorte de caution morale de cette extermination ! Faye incrimine également des passages mystérieux et tronqués, dit-il, par les éditeurs des œuvres complètes après 1945…
On attend donc toujours les preuves au-delà des interprétations, des promesses et des hypothèses de Faye. Pourtant Faye s’estime assez informé pour exiger le retrait des œuvres de Heidegger des bibliothèques de philosophie ! Heidegger contaminerait les jeunes esprits et devrait être rangé dans la documentation sur la propagande nazie. On croit rêver, car sans lui, combien de grandes œuvres du vingtième siècle seraient-elles incompréhensibles, en tout ou partie ? Au lieu du «juge Faye», ne doit-on pas laisser les vrais philosophes créateurs de notre temps comme Sartre, Merleau-Ponty, Reiner Schürmann et parmi eux nombre de penseurs «juifs» comme Lévinas, Arendt ou Derrida inspirer notre jugement, par leurs dettes avouées et leurs usages de sa pensée ? Faye semble ignorer que Jaspers lui-même (marié à une Juive, en froid avec Heidegger et critique de certains aspects de sa pensée) demanda peu après la guerre le retour dans l’enseignement de ce philosophe «indispensable à l’université allemande !» (Qui a étudié leurs relations sait que Heidegger écrivit à Jaspers pour lui dire sa honte d’avoir joué un rôle dans l’université nazie et d’avoir manqué de courage, mais qu’en revanche Jaspers loua son discours du rectorat).
Il faut noter l’absence de grands noms dans la bibliographie : sont-ils nazis ou imbéciles les Biemel, Wahl, Haar, Grondin, Granel, Vattimo, Birault, et tant d’autres parmi ses commentateurs et ses traducteurs, etc. ? N’aurait-on pas eu besoin de leurs lumières ? Leurs travaux prouvent qu’il est absurde de réduire la pensée de Heidegger à sa période de proximité avec le nazisme. Il est vrai que Faye, et c’est fort inquiétant, accuse de «révisionnisme» (après le bluff et le montage, le terrorisme intellectuel) les défenseurs de Heidegger, qui osèrent contredire les procès en cryptonazisme que sont les «scandales Heidegger». Défendre Heidegger témoignerait d’une fascination pour le nazisme ou y mènerait, et produirait une collusion objective ou effective avec le négationnisme de la Shoah ! Pour la compréhension de la position de Heidegger sur le nazisme, mieux vaut lire Silvio Vietta, Heidegger critique du national-socialisme et de la technique.
De deux choses l’une : ou l’œuvre de Heidegger est distincte du nazisme et stimulante pour la pensée, et il est absurde d’en priver les étudiants (qui doivent apprendre à penser) et de la qualifier de nazie ; ou elle est intrinsèquement nazie et les universités sont remplies de nazis, de crypto- et paranazis ou d’imbéciles! Faye prétend que l’oeuvre publiée est le fruit d’une auto-censure après 1945 : il est étrange que les intellectuels qui jugèrent le cas Heidegger en 1945 pour la dénazification n’aient pas connus les fameux documents (qui devaient être accessibles), mais si on envisage cette hypothèse, les œuvres révisées depuis 1945 ne sont donc plus nazies et c’est pourtant ce que leur reproche encore Faye ! On ne comprend pas pourquoi, si ces archives avaient été aussi compromettantes Heidegger ne les eût pas fait disparaître de ses archives. Naïveté ou opération concertée de démolition/diffamation mise en scène par Faye après le ratage de Farias ?
Le livre se termine par une définition moralisante de l’espace de la philosophie, qui feint d’ignorer qu’on fait rarement de la bonne philosophie en étalant ses bons sentiments et sa vertu outragée. A ce compte, il faudrait retirer des bibliothèques l’œuvre de Hobbes, en qui on peut voir le chantre du totalitarisme ! Signalons que le politologue anti-nazi Franz Neumann intitula son étude de l’Etat nazi Behemoth (1942), qui est aussi un titre de Hobbes ! (Bizarrement Y-Ch.Zarka, autrefois spécialiste de Hobbes, qui n’en demanda jamais l’interdiction et publie aujourd’hui contre Schmitt, bénéficiant des mêmes pages de promotion dans la presse, est signalé en bibliographie par Faye ! Il y a des coïncidences !…) Un inquisiteur humaniste aussi exigeant que Faye devrait aussi savoir que Bergson en qui il exalte le vrai humaniste alla plaider l’entrée en guerre des États-Unis auprès de la France pendant la Première Guerre mondiale et écrivit des textes contre la philosophie allemande qui ne l’honorent pas.
La question est derechef : pourquoi traiter précisément Heidegger en sorcière démasquée ? Au-delà d’une stratégie personnelle ou collective de promotion, il y a sans doute un contexte idéologique. La clé de tout cela se trouve probablement dans la lecture même qu’Emmanuel Faye, après son père, veut nous interdire.
Nicolas Plagne

 

Bernard Sichère
Les Faye défaillent
Il y a quelques semaines, à Bruxelles, dans le cadre de la présentation d’une nouvelle revue de philosophie, Jean-Pierre Faye, livre de son fils Emmanuel sous le bras, était venu en assurer la promotion en profitant sans vergogne de la tribune qui lui était offerte. Rencontrant toutefois, notamment de la part du public, une certaine résistance à ses propos, il avait battu apparemment en retraite et avait dû concéder qu’il n’était nullement question d’empêcher qui que ce soit de lire Heidegger mais, au contraire, qu’il fallait de toute urgence le lire afin de prendre toute la mesure de la nocivité de sa philosophie.
Récidivant, le même Jean-Pierre Faye est venu soutenir son fils qui devait présenter son livre à la Sorbonne, salle Cavaillès, le samedi 14 mai, à l’invitation d’une association de professeurs de philosophie. Devant un auditoire en partie gagné d’avance, et qui était loin d’être composé uniquement de professeurs de philosophie, Emmanuel Faye a commencé par répéter l’essentiel de ses propos sans se démonter le moins du monde quand, dans la salle, certains lecteurs de Heidegger ont tenté de montrer de quelle manière il trahissait les textes qu’il prétendait citer en leur donnant manifestement le contraire de leur signification. Lorsque quelqu’un a tenté de faire entendre qu’il était gravissime devant des professeurs de philosophie de prétendre interdire un auteur et le mettre au ban de la philosophie, comme cela est inscrit noir sur blanc dans son livre, Emmanuel Faye a confirmé que c’était bien là son intention et qu’on ne pouvait impunément faire figurer dans des programmes un penseur ouvertement raciste et antisémite. Il a également maintenu, sans rencontrer de la part de la salle la moindre demande d’explication, que Heidegger et Jean Beaufret étaient effectivement désignés par lui comme “négationnistes”, et que plusieurs commentateurs de Heidegger, dont François Fédier, étaient cités dans son livre comme “révisionnistes”.
Quant à Jean-Pierre Faye, quelqu’un ayant évoqué une “affaire de famille” en soulignant l’étrange obstination de cette vindicte anti-Heidegger qui passe du père au fils, il s’est drapé dans sa dignité en parlant de “diffamation” (laquelle ?) et a rendu longuement hommage au travail d’Emmanuel Faye. Quand un petit lacanien a demandé timidement quoi faire désormais de l’hommage constant et appuyé de Lacan à la pensée de Heidegger, Faye père, sans se démonter le moins du monde, s’est permis de lui répondre avec autorité que bien entendu Lacan ne savait pas alors ce que nous savons désormais grâce au superbe travail de son fils. Les lacaniens apprécieront. Quant aux philosophes, il leur reste à méditer si la cause de la philosophie sort grandie de cette manipulation quasiment délirante des textes et si vraiment, perspective consternante, le niveau actuel de l’enseignement de la philosophie en France est illustré par cette sinistre guignolade accueillie dans l’auguste enceinte de la Sorbonne.

23 mai 2005, Bernard Sichère

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