sobre Günther Anders ( en francés)

FUENTE http://www.lalignedhorizon.net/wikka.php?wakka=PGandersobsolescence

(Une première version de ce texte est parue dans Entropia, n° 10 : Aux sources de la décroissance, Parangon, printemps 2011, p. 101-113)

 

 

 

De Günther Anders

à l’obsolescence de la décroissance

 

 

 

Philippe Gruca

 

 

 

 

« Il est désarmant que La technique ou l’enjeu du siècleL’Obsolescence de l’homme,

 

Condition de l’homme moderneL’homme unidimensionnelLa société du spectacle,

et Le jardin de Babylone, aient été publiés en une quinzaine d’années seulement, 

entre 1954 et 1969.

 

 

Tout cela a-t-il été dit en pure perte ? »[1]

 

 

    J’ai longtemps cru qu’un texte qui réunirait toutes les qualités pour en faire une critique à la fois pertinente, touchante, amusante et profonde du monde dans lequel nous vivons, un texte d’une lucidité sans précédent, d’une rigueur imparable, d’une humanité bouleversante – qu’un tel texte aurait le pouvoir de changer les choses.

 

    Plusieurs livres m’ont malheureusement contraint à abandonner cette idée. Le cauchemar de Don Quichotte, en tout premier lieu, de Matthieu Amiech et Julien Mattern. Courageux, sensible, intelligent, juste. Cela a-t-il été dit en pure perte ? Plus récemment encore, l’ouvrage du groupe Oblomoff, Un futur sans avenir. Silence. J’ignorais toutefois que je devrais m’y résigner définitivement lorsqu’il y a deux ans, au troisième étage de la « médiathèque André Malraux » ouverte alors depuis peu à Strasbourg – un édifice à l’esthétique industrielle pleinement assumée et dans lequel on entre comme dans une banque, qui semble inaugurer le concept de bunker culturel –, ma main s’est portée vers un livre bien plus épais mais au titre tout aussi peu radieux que les deux précédents :Hiroshima est partout.

 

    Ce qui m’a tout de suite frappé, à la lecture de la correspondance entre ce Günther Anders et le pilote de l’avion météorologique qui a donné le « feu vert » pour larguer la bombe atomique au dessus de la ville d’Hiroshima, c’est ce sentiment d’être humain. Aussi étrange que cela puisse paraître, on a pourtant rarement l’occasion de l’éprouver de manière aussi assurée. Car leur échange[2] n’est pas seulement émouvant ; il est celui de deux hommes qui parlent d’un monde dans lequel on n’est pas à l’aise, dans lequel on ne peut pas être à l’aise, parce qu’il réclame plus que ce dont tout homme est capable. Et cet homme-là, Claude Eatherly, devenu pilote par une série de hasards et de choix, qui s’est retrouvé propulsé à une vitesse et une hauteur folles au dessus d’autres êtres humains – mais qui d’en haut étaient des points ; cet homme, qui n’aurait eu ni l’envie ni le courage de tuer une seule personne au moyen d’un couteau, pas plus que celui qui après lui a appuyé sur un bouton rouge pour déclencher le lancement de la bombe ; lui, le 6 août 1945, a contribué à tuer des centaines de milliers de personnes.

 

    J’ai alors assez vite compris que ce Günther-là, que j’avais jusqu’alors uniquement croisé dans des notes en bas de page, n’était pas seulement l’auteur de « ce futur classique du XXe siècle »[3] qu’est L’Obsolescence de l’homme, ni – comme l’écrit Jean-Pierre Dupuy dans sa préface à Hiroshima est partout – le « philosophe allemand le plus méconnu du XXe siècle » ; Günther Anders, qui commence maintenant à être traduit et lu en français, est à mon sens l’un des penseurs les plus importants d’aujourd’hui et pour aujourd’hui, car ce qu’il est parvenu à décrire mieux que quiconque nous concerne toujours autant, et nous concerne chaque jour un peu plus à mesure que croît la discrépance. « Nous, fils d’Eichmann », héritiers d’un monde pour lequel nous sommes seulement hommes et dans lequel, dans l’attente d’être augmentés, nous travaillons à notre obsolescence et vivons comme des Claude Eatherly dans nos cockpitsaménagés.

 

 

 

L’Obsolescence d’un homme

 

 

    En 1902 naît Günther Stern. Ses parents sont tous deux psychologues, et c’est à son père, tenu pour être le fondateur du courant « personnaliste »[4] dans ce domaine, que Günther dédicacera son opus magnum en commençant par ces mots : « Il y a exactement un demi-siècle, en 1906, mon père, William Stern, alors vingt ans plus jeune que ne l’est aujourd’hui son fils et plus confiant que lui dans les générations à venir, publiait le premier tome de son ouvrage Person und Sache [“Personne et chose”]. Il eut bien du mal à renoncer à son espoir de réhabiliter la “personne” en combattant le caractère impersonnel de la psychologie. »[5] On peut dire que son père, avec les professeurs qu’ont été Edmund Husserl, Martin Heidegger ou encore Ernst Cassirer, et dont il a suivi les cours dans les années 1920, a été d’une grande influence dans la formation de sa pensée. Durant ces années d’étude, il se retrouve aux côtés d’un certain Hans Jonas et d’une certaine Hannah Arendt ; le premier deviendra son meilleur ami, et la seconde, sa première femme.

 

    C’est dans les années 1930 que Günther commence à signer ses textes sous le nom de Anders, « car le nom de Stern l’estampillait aussitôt comme le fils de William Stern, le psychologue bien connu »[6], explique Hans Jonas. Mais la version qu’en donne l’intéressé – et qui n’est d’ailleurs pas tout à fait incompatible avec celle de Jonas – est évidemment beaucoup plus amusante : après que Bertold Brecht lui ait trouvé un travail dans un journal à Berlin, il devient « homme à tout faire au Börsen-Courier, écrivant sur tous les sujets que les autres ne prenaient pas, aussi bien les viols d’enfants qu’un colloque sur Hegel ou une nouvelle policière. Il fallait bien que tous les jours il y eût quelque chose pour que nous puissions vivre. Jusqu’à ce qu’un jour Ihering [le responsable des pages “culture”] m’accueillit en me lançant un : “Stop ! Ca ne peut pas continuer ainsi ! Nous ne pouvons pas sortir la moitié de nos articles sous la signature de Günther Stern !” – “Eh bien ! vous n’avez qu’à m’appeler aussi autrement [anders, en allemand]”, proposais-je. “Bien, dit-il, à partir de maintenant, vous vous appellerez aussi Anders”. »[7]

 

 

 

L’Obsolescence de la Molussie

 

 

    C’est à cette période qu’il commence l’écriture de ce qu’on pourrait peut-être appeler « son 1984 à lui » : La Catacombe de Molussie. L’une des caractéristiques de son œuvre est que la Molussie, ce pays imaginaire, est présente dans ses ouvrages les plus théoriques comme si elle existait réellement ; elle y joue le rôle d’idéal-type du fascisme. C’est d’ailleurs ce mélange de théorie et d’histoires convoquées pour la construire, d’humour et de sérieux qui font aussi la spécificité de Anders ; il n’est pas rare de trouver chez lui des chants, des contes ou encore des dictons molusses (dont l’illustre « Si tu veux un esclave fidèle, offre lui un sous-esclave »).

 

    Le manuscrit de ce roman a une histoire tout aussi extravagante. Grâce au fait qu’un éditeur l’ait inséré dans « une vieille carte d’Indonésie sur laquelle il fit ajouter le dessin d’une île du nom de “Molussie” », il a d’abord miraculeusement échappé aux nazis. Tandis que Günther était déjà parti d’Allemagne, le manuscrit resta ensuite suspendu pendant des mois entiers chez des amis, « dans la hotte de leur cheminée, à côté des saucissons et des jambons ». Ainsi, lorsque Hannah vint le rejoindre la même année à Paris, en 1933, et l’amena avec elle dans leur chambre du Quartier latin, il prit une fonction pour le moins inattendue : « comme de temps à autre nous ne mangions pas du tout à notre faim, je me servais du manuscrit comme d’une “sauce aromatique”, en quelque sorte. Je le humais en mangeant ma baguette. »[8] Et lorsqu’ensuite, il essaya de le publier dans une maison d’édition marxiste et germanophone dont les bureaux se trouvaient à Paris, sa publication lui a été refusée avec comme argument : « vous trouvez que c’est dans la ligne du Parti ? ». Anders raconte : « À quoi j’avais répliqué au lecteur (aujourd’hui anti-communiste actif et très en vue [Manès Sperber]), sur un ton non moins sarcastique : “vous trouvez que l’idée d’être dans la ligne du Parti est digne d’un philosophe ?” ».

 

    La Catacombe finira par paraître l’année de sa mort, en 1992 ; bien trop tard pour Anders, qui aurait souhaité qu’elle donne à réfléchir dès les années 1930. Elle qui a déjà fait preuve de beaucoup de patience attend toujours qu’un éditeur français ait la bonne idée de la publier ; de même que L’Homme sans monde, LearsiMa JudéitéL’Amour hierSténogrammes philosophiquesHérésies, le recueil de fables Regard du haut de la tour, ou encore Petite Marie (sous-titré Histoire du soir pour amoureux, philosophes et membres d’autres groupes professionnels) – pour ne citer que ceux-ci…

 

 

 

L’Obsolescence des circonstances

 

 

    Günther a non seulement choisi de changer radicalement d’objet d’étude lorsqu’il a estimé que les circonstances politiques l’exigeaient, mais également de reconsidérer la forme de ses écrits, en les adressant désormais aux femmes et aux hommes ordinaires qu’en vérité nous sommes tous – même lorsque nous portons les habits du bluff les jours ouvrables.

 

    Il revient ainsi sur ce changement de cap : « Vous voyez, au départ, j’ai vagabondé dans les domaines des plus divers – toujours dans l’espoir, il est vrai, de rassembler un jour le tout en en système. Il existe, par exemple, une philosophie de la musique, écrite en 1929, que je ne publierais plus aujourd’hui. J’ai abandonné toutes ces choses lorsque Hitler a surgi […]. À la variété des thèmes philosophiques abordés s’est alors substituée la variété des genres littéraires auxquels j’ai eu recours – je veux dire par là que, dès lors, je n’ai plus, ou presque plus, écrit de propose philosophico-discursive, mais que je me suis servi des genres littéraires les plus divers en tenant compte de ce qu’exigeaient les circonstances : fable, satire à la manière de Swift, poésie. Entre 1931 et 1945, les seuls sujets que j’aie traités ont été le national-socialisme et la guerre. Il me semblait qu’écrire des textes sur la morale que seuls pourraient lire et comprendre des collègues universitaires était dénué de sens, grotesque, voire immoral. Aussi dénué de sens que si un boulanger ne faisait ses petits pains que pour d’autres boulangers. »[9]

 

    Dans une lettre adressée à Adorno, Anders lui fait justement les reproches suivants : « je ne comprends pas comment il est possible d’être, d’un côté, en tant que philosophe, un avant-gardiste au sens le plus fort du terme et d’occuper, de l’autre, un poste officiel, c’est-à-dire d’accepter d’être reconnu par des instances auxquelles on refuse par ailleurs toute estime dans ses écrits. Il me semble qu’on ne peut pas vivre comme un “Professeur Nietzsche” ou comme un “conseiller d’État surréaliste”. […] Il est difficile de se déprendre de l’impression que tout en étant reconnu comme le pape incontesté de la radicalité, vous vous êtes néanmoins créé une sorte d’intérieur douillet dans la suspecte et lamentable RFA ». Quant à la forme de ses écrits, Anders les qualifie de « sadisme littéraire ». Et comme à son habitude, il ne mâche pas ses mots : « Vous savez que je ne suis pas insensible au style : je crois déceler dans le vôtre le ton de la vengeance, du mépris et de la violence. […] J’imagine que vous écririez de façon moins oraculaire pour des hommes que vous considéreriez comme vos égaux, que vous aimeriez ou auxquels vous seriez au moins attachés. » [10]

 

    Il n’est pas si fréquent de trouver chez d’autres auteurs une note comme celle intercalée entre les Élégies de Duino, de Rilke, et le commentaire qu’en ont fait Hannah Arendt et Günther Anders – le seul texte, du reste, qu’ils ont signé ensemble – : « Si, après un demi-siècle, j’accepte qu’on réimprime cet essai sur Rilke, ce n’est pas parce que je suis d’accord avec ce vieux texte écrit par Hannah Arendt et moi-même mais, au contraire, parce qu’il est à tel point éloigné du style, de l’esprit et du vocabulaire de ma production postérieure aux années 1930 que je n’ai pas à craindre de lui être identifié. Ce n’est plus ma ou notre production : c’est un document d’une époque depuis longtemps révolue : l’époque d’avant la catastrophe. »[11] La catastrophe, c’est-à-dire la possibilité qui existe désormais pour l’humanité de se détruire elle-même – voilà une idée qu’il s’attachera à toujours garder à l’esprit.

 

 

L’Obsolescence de la vie

 

 

    Revenons aux années 1930 : après l’exil parisien, où il a beaucoup fréquenté son cousin Walter Benjamin, Anders émigre en 1936 aux États-Unis, et divorce un an plus tard de Hannah Arendt. Là, il travaille en usine comme ouvrier à la chaîne, trouve d’innombrables petits boulots, tente même d’envoyer un scénario à Charlie Chaplin, puis finit par donner des cours de « philosophie de l’art » à la New School for Social Research. Il habite aussi un temps dans la maison californienne de Herbert Marcuse et fréquente, autre autres émigrés allemands, ceux qui deviendront à leur retour les fameux écoliers de Frankfort.

 

    En 1948, il publie un vif réquisitoire contre son ancien maître, à qui il reproche notamment de ne pas prendre la mesure de ce qu’est la technique moderne, de réfléchir en des termes génériques totalement obsolètes pour parler du monde d’aujourd’hui[12]. Lorsqu’il rentre deux ans plus tard en Europe, il refuse la chaire que lui avait « réservé » Ernst Bloch à l’université de Halle, en RDA, et s’installe à Vienne, où il habitera jusqu’à la fin de sa vie, travaillant comme journaliste pour la presse écrite et la radio. Il estime avoir mieux à faire ; et lorsqu’en 1958 on lui propose une chaire à l’Université Libre de Berlin, il fait de même.

 

    C’est en 1956 qu’il fait paraître le premier tome de son œuvre maîtresse : L’Obsolescence de l’homme[13] ; il aura fallu attendre près d’un demi-siècle pour qu’il paraisse en langue française. Quant au second, sous-titré Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle et paru en allemand en 1980, nous pouvons le lire en français depuis 2011[14]. Un troisième tome a été laissé à sa mort à l’état de projet, mais nous est néanmoins disponible « L’Obsolescence de la haine » qui devait en faire partie[15]. Avec une force incroyable, il y démontre que les guerres modernes, par la technologie et la distance, rendent inutile le sentiment de haine ; on n’a plus affaire à des personnes qui combattent avec animosité envers un ennemi, mais à des personnes qui « ne font que leur travail ».

 

    Dans les années 1960, Anders publie sa correspondance avec Claude Eatherly, ainsi qu’une lettre, restée quant à elle sans réponse, adressée au fils de Adolf Eichmann[16]. Il y est également question de ce qu’est le « travail », du remplacement de la conscience morale par la méticulosité, et de la discrépance. Signalons encore, pour clore cette bibliographie largement incomplète, que l’essentiel de ses textes écrits sur l’énergie atomique paraissent réunis dans l’ouvrage La menace nucléaire[17] et que, vers la fin de sa vie, il est à l’origine d’une vive controverse en soutenant qu’il devient urgent de « mettre en danger les annihilateurs » ; Violence : oui ou non. Un débat indispensable paraît en 1987, avec des commentaires d’autres personnalités.

 

 

 

Aujourd’hui la discrépance

 

 

    J’ai employé ce mot de « discrépance » sans le définir, pour le laisser résonner jusqu’ici. « Décalage », « décalage prométhéen », « différentiel », « hiatus », voilà quelques-uns des termes qui ont servi à traduire l’idée exprimée par Anders. Le terme français qui paraît le plus approprié est celui de « disconvenance », mais je crois – comme l’a déjà proposé Philippe Ivernel – que la traduction de l’allemand Diskrepanz par « discrépance » peut tout à fait convenir pour désigner ce dont il est question. Et remettre au goût du jour, par la même occasion, ce mot tombé en désuétude il y a maintenant deux siècles. Qu’est-ce que la discrépance ?

 

    Il existe une disposition, chez l’être humain, à ce que certaines de ses facultés (l’imagination, les sentiments, la responsabilité) ne coïncident pas nécessairement avec d’autres (ce qu’il est capable de faire, de fabriquer, de construire) ; mais le gigantisme des productions de la modernité est tel que l’homme n’est absolument plus capable de se représenter celles-ci. La discrépance, c’est donc le gouffre qui existe désormais entre ce que l’être humain a produit et continue de produire, et l’aptitude de son esprit à « suivre ». C’est à ce titre que, pour Anders, l’homme d’aujourd’hui est l’inverse exact de l’utopiste : tandis qu’il s’agit, pour ce dernier, d’imaginer un monde qu’il se trouve incapable de construire, l’homme actuel construit un monde qu’il n’est plus capable de s’imaginer – un monde qui le dépasse.

 

 

 

L’Obsolescence de l’original

 

 

    Lorsqu’on s’intéresse à Anders, sa vie, sa pensée, il est difficile de ne pas s’interroger sur les raisons de son manque de notoriété, en particulier si on le compare au succès de tant d’autres qu’il a côtoyés. Hannah Arendt, en premier lieu, avec qui les échanges d’idées ont été très nombreux, n’a pas jugé utile de le citer ; pourtant, lorsqu’on lit ses thèses exposées dans Condition de l’homme moderne – paru en 1958, soit deux ans après L’Obsolescence de l’homme–, l’idée de discrépance s’y trouve exprimée. Comment ne pas voir aussi, en retour, l’écho à Eichmann à Jérusalem dans Nous, fils d’Eichmann ?

 

    Des disputes ont lieu au sujet de plagiats de Günther Anders, notamment autour de Jean-Paul Sartre, qui lui aurait avoué lui avoir « emprunté » l’expression qui contribua beaucoup à sa renommée : « L’homme est condamné à être libre » – une phrase qui en effet résume bien les idées de jeunesse exprimées par Anders dans une revue française durant son exil parisien ; c’est d’ailleurs Emmanuel Levinas qui avait alors traduit l’un de ces deux articles.[18] Une autre controverse concerne un auteur dont certaines idées me semblent tout à fait pertinentes mais pour lequel je n’ai malheureusement pas la patience et la fascination qui semblent requises : Guy Debord. Lorsqu’à la fin des années 1980 un certain Jean-Pierre Baudet lui envoie une traduction de nombreux passages de L’Obsolescence de l’homme, Guy Debord lui répond d’une manière et sur un ton qui laissent pour le moins songeur[19]… Certains ont par la suite avancé que la notion de « spectacle » a été précisément puisée chez Anders et que, contrairement à ce qu’il affirmait, il lisait bien l’allemand – qu’il n’aurait donc pas eu intérêt à ce que ce livre soit publié.

 

    Enzo Traverso, dans sa postface à Modernité et Holocauste de Zygmunt Bauman[20], note très justement que l’absence de références à Anders est étonnante, puisque la thèse défendue par Bauman en 1989 ressemble de près à celle qui a été publiée par Anders, en particulier dans Nous, fils d’Eichmann : l’Holocauste n’est pas, comme on aimerait le croire, un « accident de l’histoire » mais une création de la modernité, où des gens qui « ne font que leur travail » s’appliquent à le faire méticuleusement au sein de bureaucraties grandioses, c’est-à-dire –idéologie nazie mise à part – la réalisation d’une société qui ressemble de très près à la nôtre. Zygmunt Bauman m’a cependant dit n’avoir lu Anders qu’au moment de la traduction française de L’Obsolescence, en 2002, et se réjouit de l’engouement qu’il suscite ces derniers temps ; il a notamment exposé la thèse andersienne de la honte prométhéenne lors de la conférence inaugurale du Bauman Institute qui s’est tenue à Leeds en 2010.

 

    Jean-Pierre Dupuy, après l’avoir également découvert sur le tard, insiste désormais sur l’importance de l’œuvre de Günther Anders, notamment dans saPetite métaphysique des tsunamis. Lui qui a également travaillé avec Ivan Illich et beaucoup fait, on le sait, pour faire connaître les idées de ce dernier, écrit ceci : « Les résonances avec la pensée d’Ivan Illich sont ici manifestes, sans que je puisse dire dans quel sens l’influence a eu lieu, si tant est qu’il y eût jamais une telle influence. Comme Anders, mais avec d’autres mots, c’est l’ “invisibilité du mal” que l’auteur de Némésis médicale mettait au cœur de son analyse de l’aliénation de l’homme dans les sociétés industrielles. » Jean-Pierre Dupuy ajoute cette remarque particulièrement juste : « La morale illichienne, comme celle d’Anders, est purement négative : il ne s’agit pas de dire le bien, mais de désigner les seuils et les conditions qui, lorsqu’ils sont franchis ou qu’elles sont satisfaites, font de la question du bien ou du mal une question “désuète”, tout se passant comme si les outils et les produits de notre fabrication prenaient une vie autonome et décidaient à notre place. Éliminer ces conditions, revenir en deçà des seuils, afin de rendre de nouveau la morale possible et d’ouvrir de nouveau l’avenir, tel est l’impératif catégorique de cette éthique négative. »[21]

 

    S’il apparaît maintenant évident que de nombreux auteurs – et non des moindres – ont une dette envers lui, je crois qu’il n’a pas eu affaire à un plagiat en bande organisée dont ces derniers se seraient partagé la découpe ; aucun n’est parvenu, ni n’a véritablement cherché à y parvenir, à exprimer ses idées mieux que lui-même. Tandis que les ouvrages de Guy Debord peuvent passer pour une « critique artiste » et que ceux de Hannah Arendt s’accumulent dans les bibliothèques universitaires, j’imagine moins les écrits de Günther Anders métabolisés si facilement. Il est certain que, comme Bernard Charbonneau, il a dû commencer à se sentir très seul dès le début du siècle dernier ; la notoriété qu’il n’a pas eu jusqu’ici n’avait à l’évidence pas sa place dans le type de société où nous vivons toujours. Quant à son succès grandissant, peut-être présage-t-il d’un avenir proche sous le signe de l’autrement ?

 

 

 

L’Obsolescence du désespoir

 

 

    On a légitimement reproché à Anders de n’avoir suggéré aucun projet politique. Il s’en est défendu en disant que la situation en notre « âge atomique » était telle que tout projet était dérisoire, déplacé, face à l’urgence de préserver d’abord le monde. Je crois néanmoins qu’il est indispensable de le lire, car son idée centrale – celle de discrépance – est à mon sens celle qui permet le mieux de comprendre ce dans quoi, nous qui sommes nés il y a peu de temps, ici, nous nous trouvons plongés. Elle permet de décrire le cœur de ce qui fait la modernité. Néanmoins, si l’on prend le soin de s’y pencher, cette idée peut aussi nous permettre d’esquisser, en négatif de son éthique négative, un projet positif : c’est ce que j’ai tenté de faire en proposant, à la suite du « principe espérance » et du « principe responsabilité » de ses amis Ernst Bloch et Hans Jonas, un principe d’une tout autre nature qui prend en compte la nécessité de réduire la discrépance au possible[22].

 

    La formule « Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? », choisie pour servir de titre à l’interview avec Mathias Greffrath, pourrait laisser penser qu’Anders se disait être non seulement désespéré mais, qu’en plus, il se lamenterait sur son propre désespoir. En somme, qu’il serait donc désespéré d’être désespéré ! Il me faut lever ce malentendu, car son message, loin d’être celui d’un désespéré au carré, peut – comme le propose Christophe David, son traducteur français le plus prolifique – se comprendre mieux ainsi : « Et si je suis désespéré, qu’est-ce que cela peut bien faire ? Continuons comme si nous ne l’étions pas ! »[23]

 

 

 

L’Obsolescence de la décroissance

 

 

    Lorsqu’on lit le journal La Décroissance et qu’on tombe à cette occasion sur l’interview du représentant d’un « Parti Pour La Décroissance » qui parle de « la Décroissance » avec une majuscule, et lorsqu’on s’aventure ensuite à ouvrir une austère revue jaune censée nous renseigner sur les « sources de la décroissance », il y a des chances qu’on s’imagine qu’en quelques années s’est créée une nouvelle théorie, que cette théorie s’est articulée en une doctrine et que cette doctrine pourrait déboucher sur un programme électoral.

 

    Prétendre qu’il y aurait quelque chose comme « une théorie de la décroissance » serait, je peux le comprendre, certainement satisfaisant pour le lecteur en quête de vérités élaborées par des gens diplômés, ou pour le journaliste qui guette le nom de Malthus dans ce numéro d’Entropia pour prouver une fois de plus qu’il n’a rien compris à l’affaire, mais je doute qu’on puisse trouver une telle chose. Quant à laisser entendre qu’il existerait un « lac Décroissance » – un lac bien plat aux contours bien délimités – et qu’il s’agirait désormais pour nous d’informer nos lecteurs (et les autorités sanitaires) sur ses « sources », voilà qui ne reflète en rien ma propre vision : le mot de « décroissance » est un mot qui sert à certains pour se réunir, il est un faisceau d’analyses, de critiques et d’idées pour tous ceux qui se sont mis à réfléchir à l’état du monde, à se poser des questions tant philosophiques que politiques. Pour beaucoup, la décroissance estcelle par qui le scandale arrive.

 

    Mais maintenant, parmi les personnes qui se sont sentis interpellées par ce qui ne va pas dans l’indicateur « PIB », certaines seraient presque prêtes à s’en remettre à des spécialistes qui leur fabriqueraient un nouvel indicateur plus adéquat pour mesurer leur bien-être. Est-ce de cela qu’il s’agit, dans nos débats ? Toute cette agitation pour ça ? Voulons-nous, en fait, trouver un nouvel indicateur ? Qui a d’ailleurs besoin d’indicateurs ? Qui réclame un indice pour entendre de la voix de l’État son « niveau de bonheur » ou de « richesse » ?

 

    Je crois qu’il devient désormais indispensable de lire – et pas uniquement de les lire mais de se positionner par rapport à elles – les analyses de l’auteur de la brochure Quelques éléments d’une critique de la société industrielle, Betrand Louart[24], ainsi que celles qui se trouvent dans le dernier ouvrage de René Riesel et Jaime Semprun. N’ont-ils pas raison de reprocher aux objecteurs de croissance leur « enfermement durable dans les catégories de l’argumentation “scientifique” » ? Ne sommes-nous pas en train, notamment avec Nicolas Georgescu-Roegen, de nous affairer à « faire de nécessité vertu » ? Il y a également, au nom de la décroissance, un discours qui vacille entre bluff politique et espoir politicien : alors que nous n’avons jusqu’ici jamais rien décidé (ni de la crise qui est arrivée, ni des réformes qui sont venues), s’agit-il désormais de nous y croire – c’est-à-dire de nous mettre dès aujourd’hui dans la peau de gestionnaires qui élaboreraient le prêt-à-administrer des gouvernants décroissants de demain ? Enfin, s’agit-il pour nous ici, avec Günther Anders, de nous « bricoler, vite fait, une galerie d’ancêtres présentables » [25] ?

 

    Je ne sais pas si Anders se serait décrit comme « objecteur de croissance » ; et je ne suis pas certain non plus que la question de savoir si ce qu’il a écrit rentre dans la catégorie « décroissance » l’aurait vraiment intéressé. D’ailleurs, sa réponse aurait sans doute été assez proche de celle qu’il donnait à ceux qui l’interrogeaient sur la philosophie : « Bien que classé “philosophe”, je ne m’intéresse que très peu à la philosophie. Mon intérêt porte sur le monde. De même que l’intérêt de l’astronome ne porte pas sur l’astronomie, mais sur les étoiles. La question de savoir s’il existe quelque chose comme la philosophie et si ce que je fais est de la philosophie ou je ne sais quoi, je m’en balance complètement. »[26]

 

    Il se peut que ma conclusion ne soit pas tout à fait dans la ligne du Parti, mais elle est la suivante : si nous ne faisons pas nôtres ces questions, la décroissance sera très vite bonne à la casse ; et si elle disparaît, ce sera pour cause d’obsolescence bel et bien programmée.

 

 
 
Notes

[1] Matthieu Amiech et Julien Mattern, Le cauchemar de Don Quichotte. Sur l’impuissance de la jeunesse d’aujourd’hui, Castelnau-le-Lez, Climats, 2004. Les auteurs des livres en question sont, respectivement, Jacques Ellul, Günther Anders, Hannah Arendt, Herbert Marcuse, Guy Debord et Bernard Charbonneau.

 

[2] Titré « “Hors limite” pour la conscience », in Günther Anders, Hiroshima est partout, Paris, Seuil, 2008.

 

[3] Selon l’expression qu’un de ses traducteurs, Philippe Ivernel, utilise dans son article « Entre Kafka, Brecht et le pilote d’Hiroshima », in Austriaca, n° 35, décembre 1992, p. 79.

 

[4] Là n’est pas le seul parallèle avec les « personnalistes gascons » qui naîtront un peu plus tard ! Voir Daniel Cérézuelle, Écologie et liberté. Bernard Charbonneau, précurseur de l’écologie politique, Lyon, Parangon, 2006.

 

[5] Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Paris, Ivrea/Encyclopédie des Nuisances, 2002 [1956], p. 9.

 

[6] Hans Jonas, Souvenirs, Paris, Payot & Rivages, 2005 [2003], p. 211.

 

[7] Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ?, Paris, Allia, 2001 [entretien avec Matthias Greffrath réalisé en 1977], p. 36-37.

 

[8] Ces citations viennent toutes de l’interview Et si je suis désespéré, dans la traduction de Christophe David, excepté cette dernière phrase, dans laquelle la senteur de la « sauce aromatique » – selon la traduction de Catherine Weinzorn, dans Austriaca n° 35 – me parvient mieux que celle du

« parfum de sauce » !

 

[9] Et si je suis désespéré, p. 32-33.

 

[10] Je dois dire que dans sa réponse, Adorno se défend plutôt bien… « Peut-on être à la fois conseiller d’État et surréaliste ? » (lettres échangées en 1963), Theodor W. Adorno et Günther Anders, in Tumultes, n° 28-29 : Günther Anders. Agir pour repousser la fin du monde, Paris, éditions Kimé, octobre 2007.

 

[11] La courte note de Günther Anders, ajoutée en 1981, était destinée à introduire une republication allemande des Élégies de Duino augmentées de leur commentaire commun – écrit, lui, en 1930 ; de même que celle qui nous est disponible en français : Rainer Maria Rilke, Élégies de Duino, commentées par Hannah Arendt et Günther Anders, Paris, Payot & Rivages, 2007.

 

[12] Günther Anders, Sur la pseudo-concrétude de la philosophie de Heidegger, Paris, Sens&Tonka, 2006 [1948].

 

[13] Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Paris, Ivrea/Encyclopédie des Nuisances, 2002 [1956].

 

[14] Comme le premier, dans une traduction de Christophe David, mais aux éditions fario. Jusqu’alors, des extraits en avaient été publiés dans les revuesConférencefario et Mortibus. Chaque partie du second tome est intitulée « L’Obsolescence de » quelque chose, d’où le clin d’œil dans les sous-titres du présent texte.

 

[15] Paru chez Payot & Rivages sous le titre La haine à l’état d’antiquité puis, pour se vendre mieux, La haine tout court.

 

[16] Cette lettre de 1964, ainsi qu’une seconde, envoyée en 1988, sont publiées sous le titre Nous, fils d’Eichmann (Paris, Payot & Rivages, 1999).

 

[17] Günther Anders, La menace nucléaire. Considérations radicales sur l’âge atomique, Paris, Le Serpent à Plumes, 2006 [1981].

 

[18] Christophe David, « Deux faux jumeaux. Jean-Paul Sartre et Günther Anders », in (sous la dir.) Arno Münster, Jean-William Wallet, Sartre : Le philosophe, l’intellectuel et la politique, Paris, L’Harmattan, 2006.

 

[19] Merci à Michel Guet pour l’envoi de cette correspondance de Jean-François Martos, dont la publication a été semble-t-il interdite.

 

[20] Zygmunt Bauman, Modernité et Holocauste, Paris, Complexe, 2008 [1989], p.274.

 

[21]  Jean-Pierre Dupuy, « Günther Anders, le philosophe de l’âge atomique », préface à Hiroshima est partout, p.15-16.

 

[22] Philippe Gruca, « Le principe immanence », in Entropia n° 8, Territoires de la décroissance ; et, en version plus courte et sans doute plus lisible, « Pouvons-nous compter sur une prise de conscience ? » dans le numéro 33 de l’Écologiste.

 

[23] Dans la revue fario, numéro d’automne-hiver 2007, p. 271. On trouve dans ce numéro des parallèles tout à fait pertinents avec la pensée de George Orwell et celle de Lewis Mumford, puisque ce dernier a fait usage, comme Anders, de la notion de « mégamachine ». Vincent Pélissier y relève très justement la date de parution de l’ouvrage de Mumford Les Transformations de l’homme : 1956, comme le premier tome de L’Obsolescence de l’homme.

 

[24] Dans sa revue Notes & Morceaux choisis, en particulier dans le numéro 7 (2006), où figure notamment un article de Catherine Tarral au sujet de François Partant et des textes de Matthieu Amiech et Julien Mattern.

 

[25] René Riesel et Jaime Semprun, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, Paris, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2008, en particulier les pages 72 à 85.

 

[26] « La mort du monde devant les yeux » (Entretien de 1982 avec Mathias Greffrath», in Conférence, n°17, automne 2003, p. 279.

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