Reflexiones sobre la cuestión Heidegger por Stephane Zagdanski

http://parolesdesjours.free.fr/questionheidegger.pdf

Réflexions sur la question
Heidegger1
Stéphane Zagdanski
1 Texte commandé en mars 2014 par Nicolas Truong pour les pages « Débats » du Monde, jamais paru.
Cf. la correspondance en annexe.
2
“Il s’agit de saisir dans son plus grand sérieux l’instant
présent du monde, de le porter à la parole sans tenir compte de
l’esprit de parti, des courants de la mode et des débats d’écoles
– afin que s’éveille enfin l’expérience décisive où nous puissions
apprendre avec quelle abyssale profondeur la richesse de l’être
s’abrite dans le néant essentiel.”
Heidegger à Sartre, 28 octobre 1945
Deux témoins résument la question de l’antisémitisme chez Heidegger.
Herbert Marcuse en 1977 : « Ce que je peux vous assurer, c’est que Heidegger
n’était pas un antisémite » ; et Martin Buber, narrant une rencontre de 1959 entre
« deux vieillards chamailleurs, pleins de préjugés et de ressentiments – moins les
nôtres que ceux de notre entourage : ici contre les Juifs, là contre le recteur nazi ».
Les « préjugés et ressentiments » de Heidegger s’exposent dans de rares
fragments de ses « Carnets noirs » (surnom dû à leur moleskine, non à leur
contenu), en cours d’édition en Allemagne par Peter Trawny. Quelques notes y
confirment Buber, datées d’avant 1941, quand Heidegger ignorait encore
l’extermination en cours. Une autre note y confirme Marcuse, Heidegger traitant
« l’antisémitisme » d’« insensé et condamnable ». Ces carnets sont donc un
journal intime de sa pensée. Heidegger n’y travestit rien de son cheminement
intellectuel, ni ses erreurs, ni ses déconvenues en les constatant. Pas de quoi
justifier pourtant l’extravagante thèse de Trawny d’un « antisémitisme historial »
niché au coeur de la pensée de l’Être.
Certes, il y a un aspect profondément historial de l’antisémitisme, cette
haine millénaire traversant l’Occident, depuis Manéthon, prêtre de Ptolémée au
IIIème s. av. J.-C. jusqu’à Dieudonné aujourd’hui. Ce n’est le fait d’aucun individu
mais de l’essence du nihilisme, telle que la Gratuité sans fond du Texte (le « don »
de la Thora) et le Questionnement herméneutique (Midrach et Talmud) lui sont
depuis toujours proprement insupportables.
3
Mais selon Trawny, l’antisémitisme « secret » de Heidegger aurait
« contaminé » toute sa conception « manichéenne » d’un Être rendu « impur » du
fait de l’étant ! Sa théorie obsessionnelle de la « Kontamination » égare Trawny,
qui ne voit pas comme elle flirte avec la vision du monde hygiéniste des nazis.
L’antisémitisme (le mot est idiot et trompeur, inauguré dans son sens moderne en
1879 par un antisémite allemand, n’énonçant rien de la réalité protéiforme du
phénomène) ne saurait « contaminer » aucune vraie pensée. Celui déchaîné de
Marx, par exemple, ne disqualifie pas les puissantes analyses du Capital, si
éclairantes sur les cyniques exactions de la Finance aujourd’hui. Or Heidegger ne
cesse d’expliquer à partir des années 30 que l’Être est à repenser entièrement et
autrement, pour, en rapport avec sa « dignité », « sauvegarder » la vérité dans un
« étant » lui aussi repensé par le Questionnement, afin d’être « dépaysé » de la
Machenschaft (la « Fabrication ») et « mis à l’abri » du ravage nihiliste qui assaille
la planète. Cet étant d’un nouvel espace-temps pris en garde par la pensée de
l’Ereignis, c’est aussi bien celui qui advient à partir d’un tableau de Van Gogh
que d’un poème de Hölderlin, d’une « nature métamorphosée » qui ne serait plus
« zone d’exploitation abandonnée au calcul et à l’organisation », ou encore à la
faveur du signe d’un dernier dieu « tout-autre » que le chrétien.
Aucun cordon sanitaire entre l’Être et l’étant, comme le fantasme Trawny,
et comme en effet certaines notes des « Carnets noirs » pourraient le laisser croire
à qui n’aurait rien lu d’autre de Heidegger. Si ce dernier prétend que Husserl parce
que juif, donc voué à l’étant, a manqué l’Être, c’est parce que Heidegger a
manqué, lui, de connaître le coeur battant du judaïsme qu’est la pensée juive. Ainsi
a-t-il pu se prêter à son insu et seulement dans l’intimité de ses « carnets noirs »,
à ce que lui-même nomme l’« ensorcellement », en l’occurrence celui de la
propagande nazie concernant le « judaïsme international ». Pour Heidegger, le
judaïsme n’est alors qu’une facette de la métaphysique de l’étant issue de Platon
et d’Aristote, au même titre que le christianisme, le libéralisme, le communisme,
4
l’impérialisme et même le nazisme. Telle est sa grave erreur : par son
incomparable herméneutique hébraïque, qui vibre de la Thora à la Kabbale, le
judaïsme échappe à la Métaphysique. Si Platon avait eu vent des Sages du
Talmud, il les aurait raccompagnés aux portes de la Cité au même titre que les
poètes !
Mais Trawny aussi se trompe gravement. La pensée de Heidegger n’est pas
contaminée d’antisémitisme historial. Au contraire, elle permet de saisir non
seulement l’énigmatique historialité de l’antisémitisme, mais surtout les délétères
développements de la Technique aujourd’hui, mise au service d’un nihilisme qui
se donne tous les moyens de détruire la planète. C’est grâce à la profonde critique
par Heidegger de la Cybernétique, cette science de la domination qu’il a vu naître
et se déployer, qu’on peut déceler la cohérence invisible entre les premiers
calculateurs IBM installés dans les camps de la mort et le High Speed Trading de
la Finance contemporaine, comme entre la démocratie twittérisée en sa propre
farce et l’espionnage sérieusement totalitaire de la NSA. Cette cohérence du
nihilisme repose sur la conception de l’homme comme « animal technicisé »,
ressource pour la gestion globalisée du monde, « matière première » mise à la
disponibilité absolue de tout fabriquer.
« La computation planificatrice rend sans cesse l’étant plus apte à être
représenté, plus accessible sous tous les possibles points de vue explicatifs, et de
telle façon, à la vérité, que les divers genres de contrôle et de maîtrise que cela
autorise finissent par s’unifier en devenant de plus en plus courants, et ainsi
dilatent apparemment l’étant jusqu’à l’illimité; mais ce n’est justement qu’une
apparence. En vérité, ce qui se passe avec ce débordement croissant de la
recherche (de l’historisation comprise dans son extension extrême), c’est que le
gigantesque change de gîte, et cesse d’avoir lieu là où se trouve ce qui est soumis
à planification pour s’installer dans la planification elle-même. Et du moment que
la planification et la computation sont devenues gigantesques, l’étant en entier
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commence à s’atrophier. Le “monde” rapetisse à vue d’oeil, non seulement au sens
quantitatif, mais encore selon la signification métaphysique: l’étant en tant que tel,
c’est-à-dire en tant qu’objectif, finit par se dissoudre à ce point dans le statut de
“chose maîtrisable” que ce qui signale en l’étant la marque de l’être disparaît en
quelque sorte et que l’abandonnement de l’étant par l’être arrive à son terme. »2
Cette pensée n’est contaminable par aucun préjugé antisémite, banal au
demeurant chez un Européen du XXème s. extirpé d’un milieu « ultracatholique »
tel que le philosophe fribourgeois. Qu’on songe aux errements de Bernanos ou
Blanchot avant de se ressaisir. Et si nos yeux peuvent encore être dessillés derrière
leurs Google Glass, c’est grâce à la si lucide herméneutique de l’Être de Martin
Heidegger.
Stéphane Zagdanski
2 Cette citation des Beiträge zur Philosophie ne figurait pas dans la version rédigée pour Le Monde.
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Annexe
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